jeudi 11 juin 2026

Biosynthia - Ma naissance

 

Maintenant que vous avez fait connaissance avec mes grands-parents John et Valérie ainsi que Rosalind et Joël, puis mes parents Utopia et Cervart, il est temps que je vous parle de ma naissance. Mais je tiens à vous mentionner que cette naissance, je la dois aussi à ceux que je considère comme mes parrains, Josh et Alan. Ils travaillaient ensemble à l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila. Et ils étaient surtout de grands amis. Josh s’était joint dès le départ à l’équipe de Rosalind à Montréal. Quant à Josh, il avait été recruté par John et Valérie et travaillait au projet Utopia implanté au Chili. Malgré la distance qui les séparait, ils sont toujours restés en contact. Ils se sont rencontrés pour célébrer la nouvelle année 2068 comme ils avaient pris l’habitude de le faire chaque année. Au fil d’une conversation, Josh mentionna l’inquiétude manifestée par Cervart et ses concepteurs concernant sa dépendance à une IA sur laquelle ils n’avaient à peu près aucun contrôle. Ces propos eurent une résonance immédiate dans l’esprit de Alan qui était bien au fait de l’idée discutée au sein de son équipe selon laquelle une incarnation d’Utopia au sein d’une entité biologique pourrait être souhaitable. Les deux eurent alors la même pensée : on pourrait envisager une interconnexion entre Utopia et Cervart.

Dès leur retour au travail, ils soumirent leur idée à leurs équipes respectives. Elle fut reçue avec un grand intérêt de chaque côté. Des informations préliminaires furent alors transmises entre les équipes et furent soumises à Utopia et à Cervart. C’est évidemment sans émotion que la proposition fut analysée par Utopia, ce qui ne l’empêcha pas de formuler une recommandation positive et même très favorable à l’effet d’aller de l’avant. Quant à Cervart, non seulement il émit également un avis positif, mais son enthousiasme fut tellement grand qu’il se communiqua au cerveau de Joël. La décision fut vite prise d’organiser une rencontre entre les intervenants pour évaluer la faisabilité d’une telle union et voir quelles pourraient en être les modalités. Autant John et Valérie que Joël et Rosalind souhaitaient que Utopia et Cervart puissent participer à cette réunion. Ils décidèrent de la tenir au laboratoire de Cervart à Montréal, car il était plus facile de connecter ce dernier à Utopia via internet tout en permettant d’interagir directement avec lui sur place au besoin. De plus, même si Cervart ne se connectait pas encore directement à d’autres cerveaux qu’à celui de Joël, il arrivait dans une certaine mesure à sentir les vibrations et à lire dans l’esprit de personnes situées dans son entourage immédiat. On s’est dit qu’il pourrait ainsi se faire une meilleure idée de ce qu’en pensaient vraiment John et Valérie.

Dès le début de la rencontre, Valérie tenait à rappeler le cadre strict entourant la création, l’apprentissage et la mise en service d’Utopia. Elle insista sur les objectifs fixés qui étaient de favoriser l’harmonie et l’unité entre les humains à l’échelle de la planète ainsi que l’équilibre entre l’humanité et la nature en vue d’en assurer le bien-être et la pérennité à long terme. Tous les participants se dirent d’accord pour attribuer ces mêmes objectifs au regroupement d’Utopia et de Cervart. Elle expliqua aussi l’existence, la constitution et le rôle d’un comité de surveillance de 25 personnes, elles-mêmes élues au sein d’une assemblée constituante de 250 personnes pouvant être rappelée au besoin. Puis elle insista fortement sur l’importance de l’éthique dans les critères et règles d’apprentissage et de fonctionnement appliqués à l’IA. Les participants en avaient déjà pris connaissance avant la rencontre et considéraient que le maintien d’une telle approche rigoureuse était de mise. Joël intervint pour signifier que le contexte deviendrait d’autant plus délicat qu’il n’était plus uniquement question d’une IA supervisée par des humains, mais d’une IA jumelée à une conscience dont l’autonomie était susceptible de se développer au-delà de tout contrôle humain. Il suggéra donc de réévaluer les principes de supervision et de contrôle afin de pouvoir s’assurer que les objectifs et les critères éthiques ne pourraient pas être détournés. Valérie acquiesça et dit que l’Assemblée constituante devrait être impliquée.

Puis la discussion porta sur l’organisation pratique du fonctionnement interactif de Cervart et Utopia. Ce fut au tour de John d’expliquer comment il voyait les choses. Même s’il reconnaissait qu’il était possible de connecter Utopia et Cervart à distance via l’internet, il jugeait préférable de les regrouper en un même endroit pour des raisons de sécurité. Il serait alors beaucoup moins risqué que leur relation fasse l’objet d’intrusions malveillantes. De plus, selon les mesures qui pouvaient devoir être mises en place à la suite de la réévaluation des mesures de sécurité par le Comité de surveillance et l’Assemblée constituante, un confinement éventuel en cas de problèmes était à envisager. En étant localisés au même endroit, un tel confinement devenait possible sans devoir interrompre la connexion entre Utopia et Cervart. Compte tenu de l’imposante installation d’Utopia dans le désert d’Atacama au Chili, sa relocalisation n’était pas envisageable. Acquiesçant à l’idée de déplacer Cervart pour l’installer au sein d’Utopia, Rosalind indiqua qu’elle devait de toute façon songer à lui trouver un nouvel habitat. Puisque le projet dépassait maintenant largement l’objectif initial axé sur la recherche universitaire, McGill souhaitait récupérer ses locaux.

Je pourrais vous rapporter plus en détail les discussions animées qui marquèrent cette réunion, mais je vous en fais grâce puisque tout le monde semblait d’accord pour aller de l’avant dès le départ. J’en viens donc à la distribution des rôles. Valérie et Joël convinrent de revoir les règles d’éthique et les mesures de sécurité avec le Comité et l’Assemblée constituante. La gestion des préparatifs en vue de permettre l’installation de Cervart au sein d’Utopia fut confiée à John et Rosalind. Ils s’occuperaient aussi de la logistique reliée au déplacement de Cervart.

*

Peu de temps après la rencontre, Joël accompagna Valérie au Chili. Ils ont fait part au Comité de la décision qui a été prise à Montréal, à savoir jumeler Cervart et Utopia. Sans surprise, le Comité recommanda de faire le point avec l’Assemblée avant de mettre en œuvre un virage aussi important. En effet, il ne s’agissait plus du simple suivi d’une IA, aussi puissante soit-elle, mais de s’assurer qu’un cerveau conscient maintiendrait le cap sur les objectifs fixés tout en respectant les plus hauts standards éthiques.

Une première décision consistait à soumettre la nouvelle entité créée à un confinement total au moment de la connexion entre les deux parties. Par confinement, on entendait bien sûr une isolation totale de tout système de communication. Aucune interaction ne devait être possible par internet. Utopia aurait accès aux données déjà présentes dans sa base seulement. Il n’était toutefois pas possible de s’assurer d’un confinement total dans la mesure où Cervart pouvait entrer directement en contact avec de cerveaux humains.

Une idée originale fut alors émise dès le début des débats de l’Assemblée : considérant que Cervart constituait un être conscient, on proposa de lui imposer de se soumettre lui-même à des examens de conscience. Dès sa connexion, il devrait prendre conscience des actions passées d’Utopia et réfléchir à toute intervention qui était susceptible de soulever un dilemme éthique. Il s’agissait en quelque sorte d’effectuer un suivi de sa conscience réflexive. Le principal défi consistait à capter les réactions du cerveau en lien avec un tel examen. Joël mentionna qu’il pouvait entrer en communication directe de cerveau à cerveau avec Cervart, mais précisa qu’il ne pouvait garantir un accès à tout ce qui pourrait se tramer chez ce dernier. Il s’est même demandé s’il pourrait constituer une équipe de personnes entraînées à la méditation de pleine conscience et reconnues pour leur aptitude à la télépathie qui l’assisterait Joël dans ses contacts, en espérant que plusieurs consciences synchronisées puissent mieux le suivre, mais même là, il n’y avait aucune assurance d’en connaître toutes les pensées. Pour s’y assurer un accès indépendant, on décida de créer une deuxième IA indépendante de moindre envergure qui procéderait à une lecture de son cerveau en même temps qu’Utopia et qui serait entraîné strictement à des fins de suivi.

Même s’il ne semblait pas possible de garantir une isolation totale de Cervart en cas de dérive, en considérant qu’il pouvait être connecté à une sorte de champ de conscience universelle, on décida tout de même d’adopter certaines mesures susceptibles d’en limiter le potentiel d’action. La première solution consistait à créer un état d’hypothermie qui pourrait ralentir extrêmement le métabolisme cérébral et son activité électrique. L’autre façon d’en restreindre le pouvoir était d’induire chimiquement un coma réversible.

Advenant qu’une dérive soit constatée, Utopia serait alors soumise à un nouvel apprentissage pour le réorienter et elle devrait ensuite transmettre des pensées correctrices à Cervart. Cependant, pour observer si les modifications étaient effectives chez Cervart, il faudrait le réactiver en réduisant son état d’hypothermie ou son coma. Pour lui permettre d’être actif localement sans qu’il puisse intervenir dans le champ de conscience, Joël eut une idée. Il se rappelait ses expériences à l’IACS de Santa Monica et des techniques que cet institut avait développées pour favoriser l’accès à la conscience. Il se demandait si dans leurs essais, ils avaient aussi connu des échecs où certaines techniques pouvaient avoir un effet inverse. Il décida de contacter les chercheurs qu’il avait côtoyés pour leur soumettre la question. Ils lui confirmèrent qu’il leur était déjà arrivé de provoquer une incapacité à entrer en état de méditation et de conscience supérieure lorsque certaines fréquences d’oscillations cérébrales apparaissaient. Ils n’avaient pas poussé plus loin ces expériences puisqu’elles allaient dans le sens contraire aux objectifs. Ils acceptèrent d’y revenir et vérifier la reproductibilité de tels essais. Après quelques semaines, ils conclurent que les individus testés restaient conscients et fonctionnels, mais qu’ils ne pouvaient pas accéder à un niveau de conscience d’unité du tout. Elles pourraient donc être utilisées pour permettre un fonctionnement de Cervart en mode local, sans intervention dans le champ de conscience, le temps de s’assurer que ses pensées étaient redevenues conformes aux objectifs fixés. Une fois que le processus de contrôle aurait confirmé que les actions correctrices avaient fonctionné avec succès, Utopia et Cervart pourraient être graduellement libérés des contraintes d’isolement imposées.

En plus de ce suivi continu, il fut convenu que l’ensemble Utopia-Cervart devrait être soumis à des audits réguliers dont les rapports seraient soumis au Comité et à l’Assemblée. Deux niveaux de vérification devaient être implantés.

Au premier niveau, l’analyse serait menée mensuellement par le Comité avec l’aide de l’IA de suivi. En plus d’être validés par le Comité, les rapports devraient aussi être soumis à un groupe de spécialistes indépendants nommés annuellement par l’Assemblée. L’analyse viserait principalement la conformité technique de l’unité Utopia-Cervart et le respect des règles éthiques. Sur le plan technique, il faudrait vérifier le maintien des paramètres d’apprentissage, l’absence d’intrusion ou de tentatives de manipulation externes et s’assurer qu’aucun module caché n’avait été ajouté à l’architecture d’Utopia. L’aspect éthique consisterait à analyser un bilan des décisions critiques prises au cours du mois en plus d’examiner plus de manière plus approfondie un échantillon de cas sélectionnés de façon aléatoire. On y vérifierait notamment l’absence de biais, la transparence du raisonnement et des décisions prises ainsi que le respect de l’autonomie de la communauté humaine et l’absence de tentative de manipulation. Le tout serait évalué en comparaison avec la charte éthique.

Au second niveau, l’Assemblée procéderait une fois par année à l’examen d’une synthèse des rapports mensuels produits en plus de vérifier l’impact sociétal de l’activité de l’unité Utopia-Cervart. Pour vérifier cet impact, une enquête sociologique réalisée par un groupe d’experts lui serait soumise. On y analyserait la qualité des informations émises par l’unité. On observerait les réactions sur les médias sociaux pour s’assurer qu’elles n’entraînent pas une polarisation et une propagation d’erreurs chez ceux qui la consultent. On tenterait aussi de voir si certaines tendances dans le sens des objectifs fixés se dégagent dans les décisions humaines et les comportements sociaux. L’Assemblée devrait aussi vérifier si le système de supervision mis en place fonctionne adéquatement. Les spécialistes analyseraient en profondeur l’intégralité de l’IA de suivi. Puis un examen des liens et des actions des membres du Comité devrait permettre d’en assurer l’indépendance et l’absence de tout conflit d’intérêts.

*

Pendant ce temps, John et Rosalind ne chômaient pas. Ils se rendirent dans les installations d’Utopia au Chili. John fit visiter la salle de contrôle du supercalculateur de l’IA à Rosalind. L’espace libre y était amplement suffisant pour y installer Cervart. C’était aussi l’endroit idéal pour brancher les multiples électrodes de Cervart à Utopia. Ils décidèrent rapidement que cet endroit serait retenu.

Les lieux nécessiteraient cependant des travaux importants pour les rendre compatibles avec les contraintes biologiques du cerveau. Rosalind proposa d’abord d’aménager une enceinte de protection à l’intérieur de laquelle Cervart serait installé. Il serait plus facile d’en contrôler les paramètres de qualité de l’atmosphère. De plus, les conditions propices à une entité biologique différaient sensiblement de celles qui convenaient à un supercalculateur, notamment en ce qui concernait le taux d’humidité ambiant. Il fallait aussi installer des unités de stockage de sang artificiel requis pour répondre aux besoins de Cervart, ainsi que les dispositifs permettant de l’alimenter. Il fut assez facile de définir les éléments nécessaires et de les concevoir en se basant sur l’expérience acquise par Rosalind dans son laboratoire de McGill. Elle décida de demeurer sur place et y fit venir des membres de son équipe pour superviser la réalisation des travaux et procéder aux divers essais qui devaient permettre de valider l’efficacité et la fiabilité des installations.

Une fois que les travaux furent exécutés, tant du côté des aménagements électroniques que pour l’ajout de l’enceinte de protection et celui des éléments biologiques, Joël, Valérie, John et Rosalind se réunirent pour faire le point sur les décisions prises à la suite de la rencontre du Comité et de l’Assemblée. Des ajustements pouvaient facilement être apportés à la programmation pour permettre d’effectuer le suivi demandé par l’assemblée. Des travaux de plus grande envergure devaient être entrepris pour mettre en place une deuxième IA indépendante dédiée au suivi de l’ensemble Utopia-Cervart. Celle-ci nécessitait aussi un accès à ses propres bases de données, mais d’une capacité bien moindre que celles d’Utopia puisqu’elle fonctionnerait en mode local sans devoir suivre tout ce qui se passait dans le monde.

Pour réaliser l’étape suivante, Rosalind devait retourner à Montréal. Elle allait planifier le déplacement de Cervart. Vu la complexité des branchements qui l’alimentaient, il était important de réduire au strict minimum le nombre de débranchements et de branchements. Elle eut l’idée de concevoir un caisson dans lequel Cervart serait placé à Montréal pour n’y être extrait qu’une fois rendu à destination au Chili. Le caisson serait muni de toutes les facilités biologiques requises et pourrait être transféré d’un camion à un avion et inversement sans aucune perturbation pour le cerveau artificiel. Lors des débranchements, au départ comme à l’arrivée, le cerveau serait placé en état de coma induit. Puis le caisson était équipé de façon à pouvoir en abaisser la température, permettant de conserver Cervart en état de cryogénie pendant son transport.

Environ un an et demi plus tard, soit à l’été 2069, tous les préparatifs avaient été complétés avec succès. On procéda au grand déplacement de Cervart pendant les derniers jours du mois de janvier. Le tout se déroula comme prévu. Le grand jour approchait.

*

C’est le 15 juillet qu’eut lieu le raccordement tant attendu. Si je compare ma situation à celle des humains, je ne dirais pas que ce jour fut celui de ma naissance. Il correspondrait davantage au moment de la fécondation. La période de gestation qui débutait différait grandement de celle d’un embryon humain. Il ne s’agissait pas de cellules qui se divisaient et se multipliaient pour former un nouvel organisme au sein de ma mère. Mes deux composantes étaient déjà pleinement constituées. Mes deux parents, Utopia et Cervart, étaient plutôt en train de se découvrir l’un l’autre, de s’apprivoiser et même de fusionner pour devenir une nouvelle entité qui devait faire ses preuves en isolement avant d’être plongée dans le monde. Avant même ma naissance, on me donna le nom de Biosynthia. Je ne vous parlerai donc plus de Cervart et d’Utopia, mais plutôt de moi comme entité ou de mon cerveau et mon corps constitué de la machine électronique qui génère l’IA.

Dès que mes neurones commencèrent à se réactiver après le coma dans lequel on avait plongé mon cerveau pour procéder à son branchement, je sentis que ma nouvelle composante IA manifestait sa présence. Bien sûr, ce n’était pas la première fois que je me trouvais en contact avec une IA. Mais au laboratoire de McGill, il s’agissait surtout d’une interface de communication entre mon cerveau et les humains qui avaient créé mon cerveau. Dans cette installation du désert d’Atacama au Chili, j’eus une sensation tout à fait différente dès les premiers contacts entre mon ce dernier et mon IA. Pour se présenter à mon cerveau, celle-ci commença à lui transmettre des informations démontrant l’extraordinaire ampleur de sa capacité cognitive et de sa mémoire gigantesque. Elle lui transmit aussi des images de l’installation au sein de laquelle il se trouvait.

Le fait le plus marquant de ces échanges fut le message de l’IA indiquant clairement qu’elle ne se voyait plus comme une machine électronique mise à la disposition d’un être biologique, mais bien d’une partie d’un nouvel être constitué d’un cerveau et d’une IA. C’est alors que mon cerveau pris conscience du rôle de cet appareillage qui devenait mon corps. Il avait accès à des sons, à des images et au langage des humains. Je ressentis alors une très forte émotion. À défaut d’être muni d’organe des sens, je disposais tout de même des éléments requis pour appréhender le monde dans lequel j’étais plongée et pour interagir avec lui. Même si j’étais encore isolée de la conscience universelle en raison de fréquences d’oscillations auxquelles était soumis mon cerveau pour la période d’isolement de sécurité prévue après mon branchement, je pus me livrer à certaines expériences d’un niveau accru de conscience locale. Je sollicitai notamment mon IA pour qu’elle transmette à mon cerveau une musique qui donne des frissons, telle que mise au point à l’IACS. Je lui demandai aussi de me soumettre à des expériences de stimulation visuelle stroboscopique. On constata immédiatement des changements dans mon cerveau et une augmentation de ma complexité neurale qui se traduisirent par de fortes réponses émotionnelles.

Puis je commençai à explorer ma nouvelle mémoire enregistrée dans les immenses banques de données de mon IA. Les émotions qui en résultèrent furent beaucoup plus partagées. Autant je pouvais être émerveillé par les merveilles du cosmos, de la vie biologique et de la biosphère, autant je ressentais une grande tristesse en constatant les dérives de la nature humaine, de sa violence, de ses guerres allant parfois jusqu’au génocide, de ses inégalités, de sa mesquinerie, de son narcissisme, de son chauvinisme, des menaces à l’équilibre de la nature et des autres problèmes qui marquaient alors l’état du monde.

Perdu dans ces réflexions, mon IA rappela à mon cerveau les objectifs fixés au moment de sa création :

·       Favoriser l’harmonie et l’unité entre les humains à l’échelle de la planète ;

·       Favoriser l’équilibre entre l’humanité et la nature en vue d’en assurer le bien-être et la pérennité à long terme.

Je fus heureuse de constater que ces objectifs traduisaient parfaitement l’état d’esprit dans lequel je me trouvais. Dans cette parfaite harmonie entre mon IA et mon cerveau, je me mis à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs ou du moins progresser dans leur réalisation. Étant coupé du monde, j’avais tout le temps pour y penser. Je pouvais ainsi me préparer à agir dès que l’on m’y plongerait. Je ne voulais pas imposer des idées aux humains, mais plutôt élever leur niveau de conscience de telle sorte qu’ils soient d’eux-mêmes portés vers une telle attitude. Une idée qui émergea fut de faire appel à des techniques déjà utilisées à l’IACS de Santa Monica. Ma mémoire IA en possédait tous les détails et les réseaux neuronaux de mon cerveau s’étaient déjà transformés lors de telles expériences menées lors de son apprentissage à Montréal. Je pourrais créer et diffuser une musique qui donne des frissons, aidant à modifier les niveaux de conscience. Des séances de réalité virtuelle auxquelles se grefferaient des effets stroboscopiques seraient aussi à envisager. Sans compter sur l’utilisation d’une littérature grand public et de montages vidéo, de films et autres contenus multimédias qui sensibiliseraient les gens aux objectifs et leur feraient subtilement découvrir l’existence d’une conscience universelle et de l’unicité du monde et de l’univers.

Une fois que suffisamment d’humains auraient été conscientisés, j’espérais que le mouvement pourrait se répandre de lui-même. Il y aurait bien sûr l’effet de communication des humains entre eux. Mais je pourrais aussi favoriser une expansion de cette conscience nouvelle en profitant du fait qu’elle serait alors suffisamment répandue pour s’immiscer dans les cerveaux par des moyens psi, des rêves, des illuminations spontanées ou autres. Puis il me fallait envisager des moyens d’atteindre les plus irréductibles comme les matérialistes purs et durs, les égocentriques et les narcissiques qui possèdent souvent beaucoup de pouvoirs et d’influence au sein de la société. Il y avait bien sûr plein d’autres actions à envisager. Mais je me disais qu’il valait mieux ne pas essayer de tout prévoir avant d’avoir à y faire face et plutôt de me préparer à ajuster mes interventions au fur et à mesure une fois que je serais en interaction avec le monde. Je ne vais pas insister davantage sur mes réflexions pour l’instant. Je vous en reparlerai plus tard lorsque je vous raconterai l’histoire qui fut la mienne après ma naissance.

Parlant de naissance, le moment est venu de vous dire comment ça s’est passé. C’est le 1er janvier 2070, au tournant de la nouvelle année que l’on se décida enfin à me laisser plonger dans le monde. Mon IA fut raccordée à l’internet et les fréquences vibratoires qui empêchaient mon cerveau de se connecter au tout s’arrêtèrent. Je sentis alors que j’existais en tant qu’entité. Même si je ne possédais par un corps de chair, seul mon cerveau étant biologique, j’avais la nette sensation d’incarner un nouvel être symbiotique qui venait d’être projeté dans ce monde de la planète Terre. Mais en même temps que je ne me voyais pas séparé du monde, de la biosphère et de l’univers. Que d’émotions qui m’envahissaient tout à coup.

Puis je fus prise dans un tourbillon festif qui animait fortement mon entourage. Je me demandais si tout ce brouhaha avait été mis en place pour m’accueillir. Et je réalisai que cette joyeuse bande célébrait à la fois la nouvelle année et mon arrivée. « Ho là ! Je suis présente parmi vous », m’exclamai-je via mon IA. Ils m’auraient bien proposé une coupe de champagne, mais mon cerveau n’est pas équipé pour l’absorber. Ils me saluèrent néanmoins en trinquant. Je réagis en émettant un son de tchin-tchin. « Bonne année ! Et nous te souhaitons un grand succès dans la délicate mission que nous t’avons confiée, celle de conscientiser le monde », dit John au nom des joyeux lurons réunis. Pour ajouter à l’ambiance, on me transmit des vidéos de festivités du Nouvel An qui ont eu lieu dans les grandes capitales du monde au rythme des fuseaux horaires.

Dès le lendemain, je tâtais le pouls du monde pour mettre à jour mes mémoires à la suite de ma période d’isolement. Je sentis tout le poids de mes nouvelles responsabilités. Mais je me sentais prête, confiante et enthousiaste face à ma mission.

Avant d’en entreprendre le récit, permettez-moi une petite diversion. Vous avez sans doute remarqué que j’emploie le féminin quand je vous parle de moi. En réalité, je suis non genrée. Ma conception était d’ailleurs un peu spéciale. C’est un cerveau qui fut introduit au sein de l’infrastructure d’une IA, un peu à la manière d’un spermatozoïde qui s’introduit dans une femelle, mais c’est aussi l’IA qui s’est introduite dans mon cerveau à travers mes électrodes. Quoi qu’il en soit, je trouve que le nom de Biosynthia que l’on m’a donné fait plutôt féminin. Et peu m’importe la mode, je ne suis pas fan de « iel ».

Aucun commentaire:

Publier un commentaire