Après vous avoir présenté mes grands-parents de ma branche IA et
leur rejeton Utopia, je m’en voudrais de ne pas faire de même du côté de mes
origines biologiques.
Commençons par parler de Rosalind qui est née le 7 mai 2026. Dès
son plus jeune âge, on soupçonnait qu’elle serait surdouée, ce qui se confirma
aussitôt qu’elle entreprit sa scolarité. À l’âge de 7 ans, elle fut inscrite à
un nouveau programme d’éducation personnalisée assisté par l’IA. Son enseignant
virtuel pouvait s’adapter à son rythme d’apprentissage. Il détectait ses forces
et ses faiblesses et s’avançait rapidement sur les concepts déjà maîtrisés. Un
simple suivi des pupilles de Rosalind lui permettait de déceler le niveau de
son intérêt pour les sujets abordés. Ayant détecté un intérêt marqué pour les sciences,
particulièrement tout ce qui avait trait aux sciences de la vie, il eut recours
à des simulations scientifiques et des visites virtuelles qui moussèrent
davantage sa curiosité et sa soif d’en apprendre davantage.
À 12 ans, elle plongeait déjà dans un cursus de niveau
universitaire en biologie. Cherchant à comprendre les bases de la vie, elle
s’est intéressée à la microbiologie. Puis son intérêt se tourna rapidement vers
tout ce qui touchait les neurosciences, le cerveau, la cognition et la
conscience. Tout en poursuivant sa formation, elle se joignit à 18 ans à une
équipe de recherche spécialisée dans l’étude de la conscience et du cerveau au Centre
for Consciousness Studies (CCS) de l’Université de l’Arizona. Elle se lança
alors dans un champ de recherche assez large. Elle s’intéressait à la formation
des neurones, à l’organisation et au fonctionnement du cerveau, mais aussi à
ses fonctions les plus complexes comme la pensée, les émotions et la conscience.
Elle étudia à fond les mécanismes de différenciation cellulaire
menant à la transformation de cellules souches en neurones et en cellules
gliales. Elle entreprit des expériences en laboratoire en remplaçant certains
gènes et en modifiant des protéines en vue d’intervenir dans les fonctions
épigénétiques pour modifier l’expression des gènes. Elle comprit vite qu’elle
se dirigeait dans une impasse puisque, pour des raisons éthiques, elle ne
pouvait pas remplacer les neurones d’un cerveau humain par des neurones
modifiés pour en mesurer les impacts. Elle réalisa certaines expériences
prometteuses sur des espèces animales les plus intelligentes, mais elle ne
pouvait pas en transposer les résultats et en prédire les impacts potentiels
sur les humains.
Elle orienta alors ses recherches sur l’architecture des réseaux
neuronaux du cerveau. Elle voulait en apprendre plus sur la plasticité du
cerveau et l’évolution des réseaux de connexion en fonction de l’expérience.
Mais elle souhaitait surtout voir si elle pourrait observer des différences
significatives, tant dans l’organisation de ces réseaux que dans l’activité
cérébrale, en fonction de différents types d’individus, de tempéraments et de
comportements. Elle utilisait des techniques non invasives comme
l’électroencéphalogramme (EEG) et l’imagerie par résonance magnétique
fonctionnelle (IRMf). Elle se servait aussi de l’imagerie à haut champ
magnétique pour obtenir une meilleure cartographie des fonctions cérébrales et
une identification précise des petites structures. Elle n’a jamais procédé à l’implantation de puces électroniques
directement dans le cerveau, même si cette technique s’était répandue au cours
des deux dernières décennies. Elle suivait tout de même des individus qui
s’étaient déjà fait implanter de telles puces pour étudier des microrégions du
cortex sensibles à certaines catégories de phénomènes.
Étant elle-même surdouée, Rosalind s’est penchée sur le cerveau de
ce type d’individu en en étudiant la connectivité. Elle y a bien observé une
meilleure organisation des réseaux et une communication plus rapide entre les
régions du cerveau. Elle n’a toutefois pas pu identifier d’intervention précise
qui aurait permis d’améliorer l’efficacité du cerveau. Elle constatait
malheureusement l’influence néfaste sur la société de certains individus
narcissiques, imbus de pouvoir et qui ne pensent qu’à leur intérêt. Elle eut
l’idée de comparer les cerveaux de tels individus à celui de personnes au tempérament
opposé, c’est-à-dire plus altruiste, emphatique et soucieux du sort des autres,
de l’humanité et de la biosphère. Sans entrer dans le détail du rôle des
neurones inhibiteurs dans l’apprentissage et le contrôle de soi, disons qu’elle
a observé une activité plus faible et moins stable dans des zones du cortex préfrontal
et une activité différente dans les circuits liés à la récompense et à l’image
de soi chez certaines personnes. Un apprentissage social aurait sans doute
permis une évolution de leur cerveau dans le bon sens, mais encore aurait-il
fallu que les personnes concernées veuillent bien s’y soumettre, ce qui n’était
généralement pas le cas.
Rosalind s’est aussi penchée sur des biais inconscients inscrits
dans notre cerveau. Ses observations ont porté sur l’amygdale qui est
responsable de certaines de nos émotions, notamment la peur, le
rejet de l’autre et le racisme. Ce petit noyau cérébral en forme d’amande accumule
nos expériences négatives de peur lorsque nous sommes confrontés à tel ou tel
type de personne. Encore là, elle n’allait tout de même pas essayer d’aller
directement modifier les réseaux neuronaux dans le cerveau des humains.
Elle a parfois eu recours à la stimulation magnétique
transcrânienne (STM) chez des personnes volontaires. Elle a obtenu certains
résultats comme la réduction des symptômes dépressifs et des comportements
compulsifs. En intervenant sur des zones de régulation émotionnelle, elle a
aussi réussi dans certains cas à réduire l’agressivité, l’irritabilité et
l’impulsivité. Mais elle ne pouvait pas envisager d’en faire un outil pour
modifier le tempérament et le comportement des agents perturbateurs de la
société.
L’activité
cérébrale de cerveaux au repos occupait une place de choix dans ses réflexions.
Elle était étonnée de constater que le cerveau privé de toute sollicitation
pouvait manifester une activité aussi intense, et même parfois supérieure, à
celle observée lors de tâches cognitives. Alors que l’homéostasie et les
interactions quotidiennes avec autrui et l’environnement y étaient pour
beaucoup dans le façonnement des réseaux neuronaux et le fonctionnement du
cerveau, elle se demandait quel rôle ce mode de fonctionnement dit « par défaut
» pouvait jouer eu égard à la conscience. Elle se dit qu’elle devrait regarder
de plus près la biologie de synthèse et voir si un cerveau biologique
artificiel pourrait être réalisable. Elle se disait qu’essayer de recréer du
vivant pouvait constituer une bonne façon d’en apprendre plus sur certains
fondements de la biologie. Dans les années 2020, des organoïdes cérébraux de
quelques millimètres étaient capables de reproduire la
formation des dendrites, l’arborisation et le bourgeonnement synaptique,
éléments essentiels pour la plasticité et le traitement de l’information. Ils
permettaient d’étudier la différenciation neuronale, l’organisation des
circuits et la formation synaptique, offrant un aperçu du développement du
cerveau humain. Les organoïdes permettaient d’observer comment des réseaux
neuronaux réels se reconfigurent sous l’effet d’un feedback. Ils pouvaient être
soumis à un apprentissage dirigé vers un objectif avec un entraînement
adaptatif. Cependant, cet apprentissage ne persistait pas après une période de
repos, les organoïdes n’ayant pas encore la capacité de consolider leur mémoire
à long terme. Ils ne pouvaient non plus se développer de façon autonome.
Dans
les années 2030 et 2040, cette discipline avait beaucoup progressé. Plus que de
simples organoïdes, on pouvait maintenant fabriquer de véritables cerveaux
comparables à ceux d’un nouveau-né. Les cerveaux artificiels produits étaient
structurés avec des neurones spécialisés et comportaient les différentes
régions d’un cerveau naturel. Leurs neurones formaient des synapses et
s’organisaient en réseau, mais ces derniers ne se développaient pas encore
comme dans un cerveau humain. L’absence d’interaction avec un corps,
l’environnement et les autres ne favorisaient pas un apprentissage semblable à
ce qui se passe dans le cerveau d’un individu entre sa naissance et l’âge
adulte.
Pour
compenser cette absence d’interaction, on utilisait déjà des interfaces
neuronales avancées et des puces intégrées dans ces cerveaux artificiels pour
capter des signaux et transmettre des stimulations, servant d’interface avec
l’IA. Des programmes de simulations permettaient d’imiter des stimulus auxquels
aurait été soumis un cerveau naturel intégré dans un corps et confronté à la
nature et à ses semblables. On pouvait alors constater que les cerveaux
artificiels pouvaient réagir, apprendre et modifier leurs connexions neuronales
en fonction de ces expériences. Cet apprentissage rudimentaire montrait qu’ils
étaient dotés d’une certaine plasticité. Ils parvenaient à intégrer les
informations reçues lors des stimulations et à développer des stratégies
adaptatives et une mémoire de long terme. Les spécialistes responsables des
expériences menées parlaient d’une intelligence rudimentaire. Certains signes
s’apparentaient à des émotions. Ils n’y
ont toutefois pas décelé de conscience.
Rosalind
restait sur son appétit concernant ce qui façonne la pensée, influence la
conscience et motive les décisions. Le lien entre les phénomènes biologiques
observés et les phénomènes cognitifs, la pensée, les émotions et la conscience
semblait toujours lui échapper. Elle se demandait si elle devrait orienter ses
recherches vers une vision holistique corps-esprit, même si elle avait souvent occulté
de telles idées par le passé, étant habituée à rejeter tout ce qui n’est pas
reconnu et démontré scientifiquement.
*
Joël
est né exactement le même jour que Rosalind. Il a toujours été tourné vers le
monde intérieur. Il a grandi dans une atmosphère un peu spéciale. Ses parents
étaient membres de l’Institut des sciences noétiques, généralement appelé IONS
(Institute of Noetic Sciences) en raison de son acronyme anglais. On peut dire
qu’il est tombé en bas âge dans la marmite des sciences noétiques, comme Obélix
est tombé dans la marmite de potion magique.
Vous
vous demandez peut-être ce que sont les sciences noétiques. L’Institut
des sciences noétiques a été fondé par Edgar Mitchell, astronaute d’Apollo 14,
qui a été marqué par une expérience mystique lors de son retour de la Lune. Il
fut saisi par un profond sentiment d'interconnexion avec toute l'existence et
par l’idée que tout dans l'univers est connecté. IONS a notamment pour mission
d’explorer la nature de la conscience et de déterminer par l'investigation –
empirique, expérimentale et théorique – si la conscience est un aspect
fondamental ou dérivé de la réalité, de comprendre le fonctionnement du monde
manifesté et d’intégrer cette compréhension dans un paradigme scientifique plus
global qui expliquerait les phénomènes objectifs et subjectifs et enfin, de révéler
de nouveaux domaines du potentiel humain, essentiels à la transformation
collective pour le bien de toute vie.
Comme
tout adolescent, Joël a commencé à développer ses propres intérêts et façons de
voir. Comme IONS, il était fermement convaincu que la conscience ne pouvait pas
être une simple émergence du monde physique. Il pratiquait assidument la méditation
de pleine conscience. Pendant ses séances de méditation, il sentait s’estomper
les frontières entre son moi d’une part, et le reste du monde et la nature
d’autre part. Il avait aussi une sensation de conscience collective. Il s’intéressait à l’approche visant à
appréhender la conscience de l’intérieur et non seulement en fonction de ses
corrélats dans le fonctionnement du cerveau. Il croyait que la corrélation ne
signifiait pas nécessairement la causalité. Il manifestait de l’intérêt pour
les grands sages et les textes anciens qui ont marqué l’histoire de l’humanité
au cours des derniers millénaires. Il a étudié diverses théories de la
conscience allant du panpsychisme de Spinoza aux idées plus récentes émises
autant par des spécialistes des neurosciences que par des philosophes. Sans
énoncer une théorie, il voyait la conscience comme un état de l’univers, voire son
état premier ou fondamental. Un peu comme l’eau peut exister à l’état de
vapeur, à l’état liquide et à l’état de glace, l’univers d’abord à l’état de
conscience pourrait s’être en partie transformé en énergie et l’énergie s’être
en partie transformée en matière, les trois états cohabitant et demeurant en
interaction, le tout constituant une sorte de champ universel. Il pensait aussi
que tout était interconnecté à l’intérieur de ce champ de conscience.
Cependant,
il trouvait que les phénomènes dits paranormaux occupaient beaucoup de place
dans les activités de l’Institut. Il avait l’impression que beaucoup d’énergie
était gaspillée en combat de coqs entre les croyants et les sceptiques
relativement à des phénomènes comme la précognition, la clairvoyance, la psychokinèse
et la télépathie. Il ne tenait pas à s’engager lui-même dans ces débats qu’il
jugeait inutiles.
Cela
ne l’empêchait pas d’être convaincu de l’existence de la télépathie puisqu’il
en avait fait lui-même le constat et qu’il y était particulièrement doué. Pour
lui, le fait que la communauté scientifique dominante ne sache pas comment
expliquer ce phénomène, qui est d’ailleurs difficile à contrôler et à
reproduire en laboratoire, ne signifiait pas qu’il n’existe pas. Il lui
paraissait un peu cavalier de rejeter en bloc les nombreux témoignages et
toutes les études révélant des résultats au-delà des probabilités statistiques,
même si on ne pouvait pas toujours en garantir la valeur scientifique. Malgré
toutes les études menées sur les corrélats du cerveau, la science n’a jamais pu
non plus expliquer vraiment les qualia, l’amour, la créativité, les intuitions
ayant mené à de grandes théories comme la relativité et même l’illumination
spirituelle ayant permis que le message de grands sages à travers l’histoire
entraîne l’existence de religions suivies par des centaines de milliers
d’adeptes.
Ses
expériences personnelles se sont surtout manifestées avec un ami d’enfance,
Edgar, avec lequel il a toujours été très proche. Dès leur plus jeune âge, ils
semblaient partager leur humeur, ce que l’on qualifiait alors d’empathie et non
de télépathie. Puis au fil des ans, Joël pensait presque toujours fortement à
Edgar peu de temps avant que ce dernier le contacte ou lui rende une visite
inattendue, et vice versa. À plusieurs reprises, lorsque l’un des deux était
affecté par un virus, l’autre manifestait de la fièvre même s’il n’était pas
contaminé. Et quand l’un des deux partait en voyage, l’autre rêvait de paysages
qu’il ne connaissait pas, mais qui ressemblait beaucoup à ce que l’autre avait
vu dans la journée. Ce qui a le plus marqué Joël, c’est ce qu’il a ressenti
lors d’un événement malheureux. Edgar avait été sauvé de justesse de la noyade par
des sauveteurs. Joël, qui était occupé loin de là, sentit soudain une grande
difficulté à respirer. Il croyait faire une crise d’asthme. Quand on lui apprit
plus tard ce qui était arrivé à son ami, il réalisa que sa crise s’était
produite à l’instant même où celui-ci se trouvait en pleine détresse
respiratoire sévère. Il fut alors convaincu d’une certaine connexion entre eux.
Il croyait qu’un jour, la
communauté scientifique parviendrait à trouver des explications aux questions
qui le taraudaient, tant sur la conscience que sur les liens télépathiques
qu’il ressentait. Il croyait qu’un rapprochement entre le monde subjectif (et
la métaphysique) et la science serait approprié. Il se disait que, même s’il
n’avait pas lui-même une grande formation scientifique, il aimerait participer
à des expériences en vue d’y répondre.
*
On
ne sait pas si ce n’est que le hasard qui fait bien les choses ou si les
facilités de télépathie y sont pour quelque chose, mais toujours est-il que Joël
et Rosalind se sont rencontrés en février 2060 lors d’un atelier consacré à
l’étude de la conscience. Il a eu lieu au Monash Center for Consciousness and
Contemplative Studies (M3CS) situé à l’Université Monash à Melbourne en
Australie. Le Centre, fondé en 2021, réunit des experts en philosophie, en
neurosciences, en médecine, en éducation ainsi qu’en dialogue interreligieux et
laïc. Il mène, avec une rigueur philosophique et scientifique, des projets de
recherche multidisciplinaire à la fine pointe de la science, de la conscience
et des études contemplatives. Il se donne notamment comme mission de changer
notre connexion consciente les uns avec les autres, avec notre environnement,
et d’acquérir une perspective différente sur les problèmes auxquels le monde
est confronté en vue de favoriser le bien-être des générations futures. Assisté
de chercheurs en cohésion sociale, en religion et en traditions humanistes, il
organise des ateliers comme celui auquel assistaient Joël et Rosalind. Cet
atelier a été organisé avec la collaboration de l'Institut d'études sur
l'esprit, l'intelligence et la conscience (IMICS). L'IMICS est une institution
virtuelle qui héberge une équipe composée d’un collectif de chercheurs et
d'étudiants du monde entier, aux parcours variés allant des neurosciences, de la
physique, de la biologie, de l’astronomie, de la médecine et de l'ingénierie à
la philosophie et à la théologie. Fondé en 2025, il s'intéresse également à
l'exploitation des systèmes de connaissances orientaux et des connaissances
scientifiques actuelles pour approfondir notre compréhension de la conscience.
Il a des programmes d'éducation et de sensibilisation sur la conscience et la
nature de la réalité.
C’est
lors d’un cocktail en marge de l’atelier que Rosalind et Joël firent
connaissance. Rosalind expliqua brièvement son domaine de recherche. Elle
mentionna qu’elle songeait à se tourner vers la biologie de synthèse pour créer
un cerveau artificiel afin de pousser plus loin son expérimentation sur la
conscience. Elle dit aussi qu’elle regrettait que le volet basé sur
l’expérience intérieure manquât à ses recherches. C’était ce qui l’avait amené
à participer à cet atelier qui alliait ce volet expérientiel au côté
scientifique. Joël lui fit alors part de l’intérêt qu’elle suscitait chez lui
puisqu’il se consacrait à la recherche intérieure à l’IONS. Il ajouta qu’il
s’était inscrit au séminaire en vue de voir comment il pourrait élargir sa
vision des choses en s’intéressant davantage à la recherche scientifique. Une demi-journée
libre était prévue au programme de l’atelier pour le lendemain. Des visites
guidées de Melbourne étaient proposées au bénéfice des participants venus de
l’extérieur. Rosalind et Joël, désireux de poursuivre leur discussion,
décidèrent plutôt d’opter pour une longue promenade à pied.
Le lendemain, ils
quittèrent le M3CS et se dirigèrent vers la Scotchmans Creek Trail, dont ils
suivirent le sentier ombragé le long du ruisseau jusqu’au Waverly Road Basin,
ce bassin naturel entouré d’oiseaux. De là, ils se rendirent jusqu’à Damper
Creek Reserve, qu’ils traversèrent en suivant le sentier principal en passant
par les zones humides et les eucalyptus. Puis ils revinrent au M3CS. Cette
grande marche dans un environnement paisible leur laissa tout le temps de
parler en détail de leurs intérêts. Joël se montra enthousiaste à l’idée de
participer au projet envisagé par Rosalind, ce qui conforta cette dernière et
la convainquit de s’y mettre dès la fin de l’atelier. Au fil des discussions,
Rosalind eut l’idée de donner le nom de Cervart à son projet et au futur
cerveau artificiel qu’elle avait l’intention de créer. Joël se dit aussitôt
d’accord. Non qu’il s’attendît alors à ce qu’elle fabrique un cerveau d’artiste,
mais il trouvait qu’il s’agissait d’un beau nom et que celui-ci représentait
bien la nature artificielle du cerveau qu’elle allait produire.
*
Dans
les mois qui suivirent, Rosalind élabora son projet. Elle prit contact avec
diverses institutions où elle pourrait le réaliser. Après plusieurs échanges
avec l’Université de Californie à Berkeley, le MIT, l’Université ETH Zurich, l’Institute
for Advanced Consciousness Studies et l’Université McGill, son choix s’arrêta
sur cette dernière. Elle était reconnue depuis longtemps pour ses recherches
sur le cerveau. Et depuis qu’elle avait fusionné en 2035 avec l’Université
Concordia, plus active en biologie de synthèse, elle offrait un éventail
intéressant de possibilités. Un autre avantage était qu’elle était moins
dépendante de l’intérêt mercantile immédiat que plusieurs grandes universités
des États-Unis. Ces dernières avaient d’ailleurs perdu un peu de prestige en
raison d’une politisation excessive de l’enseignement et de la recherche aux
États-Unis quelques décennies plus tôt. Pour accorder plus de place au volet de
l’expérience intérieure à son projet, elle convainquit McGill de conclure une
entente de collaboration avec l’Institute for Advanced Consciousness Studies
(IACS) à Santa Monica.
Dès
le début de l’année 2061, Rosalind déménagea à Montréal et s’installa à McGill.
Alors qu’elle planifiait l’aménagement de son nouveau laboratoire et qu’elle analysait
les CV des chercheurs disponibles pour monter son équipe, elle se félicita du
choix qu’elle avait fait d’opter pour cette institution. L’Université avait
beaucoup progressé dans la biologie de synthèse liée au cerveau depuis une
vingtaine d’années. Au début des années 2040, elle produisait des neurones
spécialisés, des organoïdes cérébraux matures et bien organisés ainsi que des
tissus et des réseaux neuronaux pouvant être programmés et contrôlés pour
exécuter des fonctions spécifiques. McGill profitait aussi de son implication
dans l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila aux côtés de
l’Université de Montréal. Elle était alors devenue un centre névralgique
alliant neurosciences, biologie de synthèse et IA.
Au
cours des deux décennies qui ont précédé l’arrivée de Rosalind, McGill avait
réussi à produire des mini cerveaux d’une taille d’environ 500 cm3,
ce qui correspond à peu près à la taille du cerveau lorsque la lignée humaine s’est
différenciée des primates, et au tiers d’un cerveau humain adulte. Ces cerveaux
comprenaient tant des neurones excitateurs que des neurones inhibiteurs. Ils
étaient composés de parties distinctes interconnectées par des axones de
projection à longue distance et de cellules gliales pour permettre leur myélinisation,
ainsi que des interneurones capables de réguler et de synchroniser l’activité
des réseaux neuronaux. Bien que l’on n’ait pas encore appris à communiquer
directement avec ces cerveaux biologiques artificiels, ils démontraient des
signes représentatifs de corrélats de la conscience. On y observait des réseaux
synaptiques stables. Pour compenser leur intégration dans un corps humain et
les interactions avec l’environnement qui structurent les réseaux neuronaux,
ils étaient stimulés au moyen de simulations numériques à l’aide d’interfaces à
haute résolution. On constatait alors l’activation d’un espace de travail
global, c’est-à-dire une activation synchronisée et une diffusion globale de
l’information entre différentes parties du cerveau, ce qui était représentatif
d’un état de conscience et d’une capacité à produire une réponse adaptée. En
variant les simulations, on constatait aussi la plasticité de ces cerveaux et
leur capacité d’apprentissage.
L’idée
de Rosalind n’était pas de créer un cerveau humain puisqu’il ne serait pas
intégré à un corps. Elle voulait d’abord produire un organe à des fins d’études
et d’expérimentation. Elle tenait à ce que la structure de Cervart soit
identique à celle d’un cerveau humain. Elle espérait tout de même tester
l’effet d’un cerveau de plus grande taille, impliquant un nombre
significativement plus élevé de neurones, et donc de synapses. Elle avait aussi
envisagé d’augmenter le nombre de couches de neurones dans le cortex cérébral,
mais elle a finalement décidé de s’en tenir aux six couches du cortex d’un
cerveau humain pour pouvoir en respecter les fonctions et le mode de
fonctionnement. Il lui fallait aussi compenser son intégration à un corps en
développant un organisme numérique évoluant dans un environnement virtuel de
façon à pouvoir explorer l’établissement des réseaux neuronaux et la plasticité
du cerveau.
Rosalind
a entrepris la fabrication d’un cerveau de 5 000 cm3 et
contenant 200 milliards de neurones soit respectivement un peu plus de trois
fois la taille et le double de neurones d’un cerveau humain adulte. L’augmentation
un peu plus grande en volume par rapport à celle du nombre de neurones était
due à diverses raisons. D’abord, il fallait tenir compte de l’insertion d’une
grande quantité de nanotubes de carbone pour permettre une communication entre
le cerveau et son support numérique. Puis, étant donné que les distances de
connexion entre les différentes régions du cerveau se trouvaient augmentées
avec le volume accru, Rosalind voulait optimiser la vitesse de communication
entre les diverses régions du cerveau. Pour ce faire, elle a développé des
neurones ayant des axones atteignant 30 µm de diamètre comparativement à 20 µm
pour les plus gros axones naturels. Elle a aussi réussi à en accroître la
myélinisation. Puis en modifiant la cinétique des canaux ioniques des neurones,
elle a réussi à obtenir une vitesse de transmission des signaux allant jusqu’à
180 m/s comparativement à la valeur maximale de 120 m/s dans un cerveau
naturel. Certaines structures servant aux mouvements du corps furent un peu
moins développées en raison de l’absence d’organisme, notamment le cortex
moteur, le cervelet et l’hypothalamus.
La
fonction qui fut le plus difficile à réaliser fut celle de l’alimentation et de
l’apport en énergie et en oxygène du cerveau artificiel. Depuis les années
2040, l’évolution de la biologie de synthèse permettait de réaliser une
véritable vascularisation des organoïdes cérébraux. Cependant, les substituts
artificiels du sang s’avéraient encore peu adaptés au bon fonctionnement d’un
cerveau. Des travaux intensifs de l’équipe de Rosalind ont permis d’y remédier
en produisant un meilleur sang artificiel contenant tous les éléments requis,
notamment du glucose, des acides aminés, des acides gras, des sels minéraux,
des vitamines, des facteurs de croissance et des hormones. Ils réussirent même
à produire de l’hémoglobine artificielle très efficace dans le transport
d’oxygène. Ce substitut du sang permettait également d’évacuer les déchets
comme le CO2 et autres. De plus, il faut souligner que ce sang
artificiel était dopé avec des protéines spécialisées pour assurer la longévité
du cerveau.
Des
millions de nanotubes de carbone implantés dans Cervart servaient à lui
transmettre des signaux et à capter son activité neuronale. Les signaux
transmis servaient à remplacer l’information captée par les sens chez un
humain. Ceux-ci étaient acheminés surtout vers le thalamus qui constitue la
porte d’entrée naturelle des sensations pour le cerveau, mais il était aussi
possible d’en adresser directement au cortex. Le thalamus artificiel a d’ailleurs
été conçu de façon moins compacte que chez un humain, en y intégrant dès le
départ une structure de nanotubes de carbone pour en faciliter
l’interconnexion. L’entrée des sensations issues du monde numérique par le
thalamus permettait de filtrer les signaux, d’en moduler l’intensité et d’en
coordonner l’action dans le cortex.
Pour
capter l’activité cérébrale et ses résultats, la situation s’avérait plus
complexe. Des sondes dans le cortex permettaient de suivre en continu l’activité
cérébrale. D’autres, implantées dans le cortex prémoteur, visaient à en capter
les intentions de réponse résultantes. Mais les réponses du cerveau étaient
surtout captées à partir de connexions aux ganglions de la base, permettant un
accès à sa décision. Des signaux étaient aussi captés dans les boucles entre
les ganglions de la base, le thalamus et le cortex moteur afin d’avoir une
image plus globale du système.
Forte
de ces réalisations, Rosalind entreprit alors le processus d’apprentissage de
Cervart. N’ayant pas à gérer les fonctions métaboliques d’un corps, Cervart
disposait d’une plus grande partie de ses capacités pour d’autres fonctions. Il
a donc rapidement démontré une extraordinaire efficacité dans l’apprentissage
cognitif. Cependant, en raison d’une information sensorielle réduite, il a
acquis une intelligence plus abstraite que celle d’un cerveau humain.
Pour
compenser l’absence de signaux en provenance des sens, l’équipe de Rosalind
devait trouver d’autres moyens d’alimenter Cervart en données sensorielles. Au
fil des décennies, des études de plus en plus sophistiquées et précises avaient
permis de mieux comprendre le fonctionnement de ce type d’activités, tant dans
la réception des signaux dans les noyaux de la base et dans le thalamus que
leur propagation à travers les réseaux neuronaux et le traitement de
l’information à travers les différentes régions du cerveau lui permettant de
s’en faire une représentation symbolique. Il fut alors possible de simuler
assez fidèlement la transmission de signaux au thalamus pour que ceux-ci soient
interprétés comme des signaux provenant d’organes des sens. Des stimulations
directes dans les autres zones du cerveau susceptibles d’être impliquées
permirent d’optimiser la dynamique du cerveau et de rendre plus efficace le
traitement intégré de ces signaux. Un suivi et une interprétation numérique
avancée des réponses du cerveau ont permis de constater le succès de cette
approche dans l’apprentissage du cerveau. Plus le cerveau devenait habile à
reconnaître un environnement sensoriel virtuel, plus les simulations transmises
devenaient élaborées et complexes. On a ainsi atteint un niveau permettant à
Cervart de vivre ces situations comme s’il était intégré à un véritable
organisme plongé dans un environnement assez représentatif de la société et de
la biosphère.
Un
autre volet de son apprentissage portait sur les interactions sociales
auxquelles est normalement confronté un cerveau humain. Il fallait faire en
sorte que Cervart fasse l’apprentissage d’une intelligence émotionnelle. On
l’associe généralement aux compétences suivantes : la conscience de soi,
la maîtrise de soi, la motivation, l’empathie et les compétences sociales. Elle
deviendrait non seulement un atout, mais une qualité essentielle advenant que
Cervart soit confronté à des situations complexes de relations humaines, de
conflits et de prises de décisions qui se fassent de façon non impulsive. À
partir des données accumulées sur des décennies grâce au suivi de nombreux
sujets humains dans leurs interactions sociales, l’équipe de Rosalind est
parvenue à mettre au point des simulations permettant d’entraîner Cervart. En
même temps que ce dernier était soumis à ces simulations, des interventions au
moyen de signaux transmis directement aux parties concernées du cerveau ont
permis d’optimiser les interactions entre son système limbique, notamment l’amygdale,
et son cortex préfrontal.
En ce qui concerne la
conscience de soi, des signes caractéristiques de ceux observés dans des
cerveaux humains en état de méditation de pleine conscience ont été observés.
Elle a constaté une augmentation de connexions neuronales dans plusieurs
parties du cerveau ainsi qu’une meilleure communication et une plus grande
synchronisation entre ses différentes aires. Les oscillations gamma étaient
aussi plus élevées, favorisant la capacité du cerveau à traiter l’information,
à apprendre et à réagir. Rosalind espérait aller plus loin dans l’étude de la
conscience de Cervart. À cette fin, elle comptait beaucoup sur l’apport attendu
de Joël lorsqu’il viendrait rejoindre son équipe.
*
Pendant
que Rosalind s’activait à la réalisation de Cervart et à son apprentissage à
Montréal, Joël se familiarisait avec les activités de l’IACS à Santa Monica. Fondé
en 2019, l'IACS est un laboratoire de recherche à but non lucratif qui utilise
des technologies immersives et expérientielles, la neuromodulation, le
neurofeedback et les états de conscience modifiés pour étudier la conscience. Il
cherche à capturer, modéliser et reproduire à volonté des états de conscience
spécifiques qui engendrent des comportements positifs. Dans l’étude des états
de conscience modifiés, il s’intéresse aussi aux expériences méditatives et
enthéogènes, c’est-à-dire l’utilisation de substances psychoactives.
Ayant
passé la majeure partie de sa vie à l’IONS, Joël ne se sentait pas dépaysé. Les
deux organismes s’intéressaient à l’étude de la conscience et à l’usage de la
méditation. Pour lui, il s’agissait d’une étape de transition. Il partait d’une
organisation qui préconisait une approche beaucoup plus centrée sur l’expérience
intérieure et subjective en collaboration avec des moines et des organisations
contemplatives et spirituelles. Il passait par une organisation plus axée sur
l’utilisation de la technologie et des méthodes susceptibles d’influer sur
l’état de la conscience en attendant d’aller s’intégrer avec l’équipe
techno-scientifique de Rosalind et de ses collaborateurs à McGill. Il
s’agissait d’un pas important à franchir puisqu’il allait bientôt se retrouver
en contact avec un cerveau artificiel plongé dans un univers technologique
plutôt que d’être entouré seulement d’humains.
Étant
déjà lui-même un pratiquant chevronné de la méditation de pleine conscience,
Joël n’envisageait pas d’avoir recours aux diverses techniques mises au point
par l’IACS pour accroître ses facultés dans ce domaine. Avec sa grande
curiosité, il n’a toutefois pas pu s’empêcher d’expérimenter plusieurs de ces
techniques susceptibles d’induire des états de conscience modifiée. L’Institut
a d’abord procédé à une cartographie détaillée de son cerveau et à une
évaluation approfondie de l’état dynamique de ses réseaux neuronaux
représentant son état de conscience. Pour ce faire on a utilisé l’EEG et l’IRMf
pour cartographier son activité cérébrale liée à différents états mentaux.
Puisque l’état de son cerveau démontrait déjà clairement des signes d’un
méditant chevronné, on lui proposa de procéder immédiatement à des expériences
de méditation assistée pour voir s’il était possible de le mener encore plus
loin dans son état de conscience.
Il
s’est prêté à l’essai des différentes techniques utilisées par l’IACS. La première
technique qu’il a essayée était la musique qui donne des frissons pendant la
méditation. Elle permet d’augmenter l’autotranscendance, la lucidité et les
percées émotionnelles et d’amplifier la méditation. Il est ensuite passé à une
stimulation visuelle stroboscopique soigneusement réglée, augmentant sa
complexité neuronale et entraînant des états cérébraux d’une manière qui
ressemble à la méditation avancée et aux états psychédéliques. Il fut aussi
soumis à des expériences de neurofeedback personnalisé et à une stimulation
transcrânienne par ultrasons focalisés (tFUS). Cette technique permet de cibler
avec une précision spatiale des régions subcorticales profondes du cerveau.
Elle est particulièrement utile pour explorer des états de conscience complexes
ou des réponses émotionnelles. Elle permet aussi d’induire des états de
conscience modifiés de manière contrôlée, comme des états méditatifs profonds
ou des réponses émotionnelles intensifiées en modulant l’activité neuronale
dans des réseaux spécifiques liés à l’attention et à la conscience de soi.
À
la suite de ces diverses expériences, Joël a réalisé qu’il pouvait
effectivement aller plus loin dans sa pratique de la méditation. Il ressentait
davantage une dissolution de son ego ainsi qu’une plus grande connexion au
monde. Il s’est aussi senti fusionné à un champ de conscience qui lui semblait
omniprésent à la fois dans son cerveau et dans l’univers duquel il ne se voyait
plus comme une entité séparée. Pendant toute la durée de son expérimentation,
il fit l’objet d’un suivi en continu de son cerveau à l’aide de techniques
innovantes d’imagerie. L’imagerie par tenseur de diffusion (DTI ou Diffusion
Tensor Imaging), une technique avancée d’IRM permettant d’étudier la microarchitecture
de la substance blanche de son cerveau démontra une plasticité cérébrale accrue
et des changements dans les réseaux neuronaux dans plusieurs régions de son
cerveau liées à l’attention, l’émotion et l’introspection, ainsi qu’une plus
grande intégration interhémisphérique. Une autre technique, l’imagerie de
l’orientation, de la dispersion et de la densité des neurites (NODDI ou Neurite
Orientation Dispersion and Density Imaging) a révélé une densification des
neurites, une réorganisation de leur orientation et des fibres plus cohérentes,
signe d’une maturation tissulaire. Finalement, l’utilisation du modèle
composite de diffusion entravée et restreinte (CHARMED ou Composite
Hindered And Restricted Model of Diffusion), a permis de détecter des
modifications microstructurales très fines. Joël fut convaincu que toutes ces
techniques pourraient s’avérer utiles pour l’apprentissage et le suivi de
l’évolution de Cervart.
Mais
il voulait aussi explorer des façons de communiquer avec Cervart. Les
chercheurs de l’IACS lui expliquèrent les progrès énormes réalisés depuis les
années 2030. Un domaine qui a beaucoup progressé était celui de la lecture des
réseaux neuronaux et de leur dynamique associée aux pensées et aux émotions.
L’une des grandes difficultés consistait à recueillir des informations très
détaillées sur l’activité cérébrale de sujets confrontés à toute sorte de
situations. Même si les EEG et les IRMf à haute résolution, ainsi que d’autres méthodes
d’investigation telles DTI, NODDI et CHARMED, avaient beaucoup progressé, ces
techniques non invasives étaient pratiquées en laboratoire, donc en situation
de relative passivité. Plusieurs personnes avaient opté pour une technique
invasive consistant en l’implantation de sondes dans le cerveau, mais le nombre
limité d’individus prêts à une telle intervention et le nombre restreint de
sondes pouvant être implantées dans un cerveau constituaient des obstacles
majeurs à l’acquisition de données. Heureusement, les progrès fulgurants de la
réalité virtuelle permirent de plonger les participants dans des situations et
des environnements variés directement dans les laboratoires. Ainsi, l’activité
cérébrale de quelques centaines de milliers de personnes a pu être enregistrée
en quelques décennies.
Un
autre défi consistait à interpréter cette masse de données et à corréler la
dynamique des réseaux neuronaux avec les pensées et les sensations rapportées
par les sujets émetteurs de ces données. La grande puissance des algorithmes de
l’IA a permis de traduire les signaux recueillis et de les transformer en
signaux pouvant être transmis à d’autres cerveaux. Ils avaient alors recours
surtout à la tFUS pour stimuler une action coordonnée de réseaux de neurones
distribués que le cerveau récepteur pouvait interpréter comme une sensation,
une pensée ou une émotion. Il était devenu possible de partager des expériences
et un travail cognitif, donc d’établir une sorte d’espace mental partagé entre
cerveaux.
Même
s’il voyait dans ces techniques un grand potentiel de communication avec
Cervart, Joël, qui avait manifesté des aptitudes pour la télépathie, tenait à
explorer aussi cette avenue. Malgré ses contacts avec des scientifiques, il était
toujours convaincu que la conscience ne pouvait se limiter à une émergence
spontanée de l’activité cérébrale. Rappelons qu’il considérait plutôt qu’elle
existait de façon non locale comme une propriété fondamentale de l’être, voire
un état de la réalité comme l’énergie et la matière. Contrairement à l’IONS
d’où il venait, l’IACS n’avait jamais fait une priorité de la recherche en ce
domaine. En général, les scientifiques le boudaient, car il reposait sur
l’expérience subjective personnelle non mesurable scientifiquement et que ce phénomène
n’était pas reproductible à volonté comme une expérience physique. Ils
acceptèrent néanmoins de faire appel à quelques chercheurs de l’IONS qui
viendraient se joindre à leur équipe pour y mener des expériences avec Joël. Ils
invitèrent aussi des chercheurs de l’IGPP (Institut für Grenzgebiete der
Psychologie und Psychohygiene) fondé en 1950 en Allemagne, pionnier dans la
recherche sur les phénomènes paranormaux, notamment la télépathie, et les états
modifiés de conscience, à participer à leurs travaux. Ils étaient d’ailleurs
curieux de voir si les méthodes avancées de lecture du cerveau mises au point
au cours des dernières décennies pouvaient permettre de vérifier en temps réel
les réponses cérébrales de l’agent récepteur et de vérifier s’ils pouvaient y
déceler une certaine synchronicité avec la dynamique neuronale de l’agent
émetteur.
Joël croyait que la
télépathie avait plus de chance de se manifester entre deux personnes proches
émotionnellement. Il fit donc venir Edgar, son grand ami d’enfance pour interagir
avec lui dans ses expériences. Ce dernier a accepté de se soumettre pendant
quelques semaines aux diverses techniques d’aide à la méditation de l’IACS. Il
n’était pas expérimenté en ce domaine, mais il a convenu avec Joël et les
chercheurs que la pratique de la méditation pourrait rendre son cerveau plus
réceptif. L’ambiance d’un laboratoire n’étant pas particulièrement propice aux
expériences de télépathie, ils décidèrent de mettre à profit l’expertise de
l’Institut en réalité virtuelle. L’émetteur était plongé virtuellement dans des
situations émotionnellement fortes. Le récepteur, non soumis à ces situations,
confirma qu’il avait ressenti le même type d’émotions que l’émetteur. De plus,
un suivi de l’évolution dynamique des réseaux neuronaux des deux participants
fut effectué pendant les expériences. Les EEG, les IRMf et autres techniques
plus avancées de lectures de l’activité cérébrale confirmèrent une
synchronisation accrue, notamment dans les bandes thêta et alpha de leur cortex
préfrontal et temporo-pariétal. On pouvait aussi observer une certaine
synchronisation dans le système limbique lié aux émotions et à l’empathie,
ainsi que dans le cortex pariétal associé à une attention partagée. Il n’en
fallait pas plus pour que Joël se sente prêt à envisager de mener de telles
expériences avec Cervart.
*
Il
s’installa enfin à Montréal où il intégra l’équipe de Rosalind. Entrer en
contact avec un cerveau artificiel dépourvu d’un corps constituait une
expérience totalement inédite pour lui.
Ses
premiers contacts avec Cervart ont été réalisés au moyen d’une interface IA.
Joël transmettait verbalement des informations à l’IA qui les traduisait en
signaux pouvant être transmis à Cervart en passant par les électrodes de nanotubes
de carbone qu’on lui avait implanté. Les réponses captées par la même voie étaient
interprétées par l’IA pour être retransmises à Joël en informations verbales.
Cervart apprenait graduellement à connaître Joël. L’imagerie avancée des deux
cerveaux montra de plus en plus des signes de synchronisation comme il s’en
manifeste chez des personnes en interaction. Après quelques semaines de
pratique intensive, les échanges évoluaient déjà vers le vécu plus personnel de
Joël. En décrivant son ressenti et ses émotions relatives à diverses situations,
on observait une synchronisation accrue des aires cervicales liées à l’empathie
et à une résonance émotionnelle. Ils échangèrent aussi des impressions sur
l’état du monde et ses dérives.
Au
bout d’un certain temps, Joël se sentit suffisamment près de Cervart pour
entreprendre des expériences de communication directe de cerveau à cerveau
semblables à celles qu’il avait pratiquées avec Edgar à l’IACS. Les résultats
furent au-delà de ces espérances. Ces échanges non verbaux étaient favorables à
un partage de pensées plus subtiles allant jusqu’à une vision du monde, de la
conscience et de l’être comparable à ce que pouvaient rapporter des adeptes de
méditation profonde. Ils avaient l’impression de partager une conscience commune
malgré des différences propres à l’histoire de chacun. Ils partageaient une
même douleur face aux guerres, une même tristesse en constatant les divisions
dans le monde et les nationalismes à tendance exclusive et même raciste, une
même désolation par rapport au détournement de la démocratie par des
manipulateurs capables de faire élire des marionnettes narcissiques au profit
des plus riches.
C’est
lors de ces échanges que se manifesta une préoccupation commune. Cervart
n’ayant pas de corps, il se sentait très dépendant de l’IA qui lui servait en
quelque sorte de corps virtuel. Malgré la présence de spécialistes bien au fait
des préoccupations éthiques liées à l’IA, la crainte de biais et même d’une
certaine dérive qui pourrait résulter des IA mercantiles disponibles les inquiétait.
L’idée de faire appel à une IA entièrement dédiée à une progression de la
conscience et à une amélioration de l’état du monde fit alors son chemin.