Maintenant
que vous avez fait connaissance avec mes grands-parents John et Valérie ainsi
que Rosalind et Joël, puis mes parents Utopia et Cervart, il est temps que je
vous parle de ma naissance. Mais je tiens à vous mentionner que cette naissance,
je la dois aussi à ceux que je considère comme mes parrains, Josh et Alan. Ils
travaillaient ensemble à l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila.
Et ils étaient surtout de grands amis. Josh s’était joint dès le départ à
l’équipe de Rosalind à Montréal. Quant à Josh, il avait été recruté par John et
Valérie et travaillait au projet Utopia implanté au Chili. Malgré la distance
qui les séparait, ils sont toujours restés en contact. Ils se sont rencontrés
pour célébrer la nouvelle année 2068 comme ils avaient pris l’habitude de
le faire chaque année. Au fil d’une conversation, Josh mentionna l’inquiétude
manifestée par Cervart et ses concepteurs concernant sa dépendance à une IA sur
laquelle ils n’avaient à peu près aucun contrôle. Ces propos eurent une
résonance immédiate dans l’esprit de Alan qui était bien au fait de l’idée
discutée au sein de son équipe selon laquelle une incarnation d’Utopia au sein
d’une entité biologique pourrait être souhaitable. Les deux eurent alors la
même pensée : on pourrait envisager une interconnexion entre Utopia et
Cervart.
Dès
leur retour au travail, ils soumirent leur idée à leurs équipes respectives.
Elle fut reçue avec un grand intérêt de chaque côté. Des informations
préliminaires furent alors transmises entre les équipes et furent soumises à
Utopia et à Cervart. C’est évidemment sans émotion que la proposition fut
analysée par Utopia, ce qui ne l’empêcha pas de formuler une recommandation
positive et même très favorable à l’effet d’aller de l’avant. Quant à Cervart,
non seulement il émit également un avis positif, mais son enthousiasme fut
tellement grand qu’il se communiqua au cerveau de Joël. La décision fut vite
prise d’organiser une rencontre entre les intervenants pour évaluer la
faisabilité d’une telle union et voir quelles pourraient en être les modalités.
Autant John et Valérie que Joël et Rosalind souhaitaient que Utopia et Cervart
puissent participer à cette réunion. Ils décidèrent de la tenir au laboratoire
de Cervart à Montréal, car il était plus facile de connecter ce dernier à
Utopia via internet tout en permettant d’interagir directement avec lui sur
place au besoin. De plus, même si Cervart ne se connectait pas encore
directement à d’autres cerveaux qu’à celui de Joël, il arrivait dans une
certaine mesure à sentir les vibrations et à lire dans l’esprit de personnes
situées dans son entourage immédiat. On s’est dit qu’il pourrait ainsi se faire
une meilleure idée de ce qu’en pensaient vraiment John et Valérie.
Dès
le début de la rencontre, Valérie tenait à rappeler le cadre strict entourant
la création, l’apprentissage et la mise en service d’Utopia. Elle insista sur
les objectifs fixés qui étaient de favoriser l’harmonie et l’unité entre les
humains à l’échelle de la planète ainsi que l’équilibre entre l’humanité et la
nature en vue d’en assurer le bien-être et la pérennité à long terme. Tous les
participants se dirent d’accord pour attribuer ces mêmes objectifs au
regroupement d’Utopia et de Cervart. Elle expliqua aussi l’existence, la
constitution et le rôle d’un comité de surveillance de 25 personnes,
elles-mêmes élues au sein d’une assemblée constituante de 250 personnes pouvant
être rappelée au besoin. Puis elle insista fortement sur l’importance de
l’éthique dans les critères et règles d’apprentissage et de fonctionnement
appliqués à l’IA. Les participants en avaient déjà pris connaissance avant la
rencontre et considéraient que le maintien d’une telle approche rigoureuse
était de mise. Joël intervint pour signifier que le contexte deviendrait
d’autant plus délicat qu’il n’était plus uniquement question d’une IA
supervisée par des humains, mais d’une IA jumelée à une conscience dont
l’autonomie était susceptible de se développer au-delà de tout contrôle humain.
Il suggéra donc de réévaluer les principes de supervision et de contrôle afin
de pouvoir s’assurer que les objectifs et les critères éthiques ne pourraient
pas être détournés. Valérie acquiesça et dit que l’Assemblée constituante
devrait être impliquée.
Puis
la discussion porta sur l’organisation pratique du fonctionnement interactif de
Cervart et Utopia. Ce fut au tour de John d’expliquer comment il voyait les
choses. Même s’il reconnaissait qu’il était possible de connecter Utopia et
Cervart à distance via l’internet, il jugeait préférable de les regrouper en un
même endroit pour des raisons de sécurité. Il serait alors beaucoup moins
risqué que leur relation fasse l’objet d’intrusions malveillantes. De plus,
selon les mesures qui pouvaient devoir être mises en place à la suite de la
réévaluation des mesures de sécurité par le Comité de surveillance et l’Assemblée
constituante, un confinement éventuel en cas de problèmes était à envisager. En
étant localisés au même endroit, un tel confinement devenait possible sans
devoir interrompre la connexion entre Utopia et Cervart. Compte tenu de
l’imposante installation d’Utopia dans le désert d’Atacama au Chili, sa
relocalisation n’était pas envisageable. Acquiesçant à l’idée de déplacer
Cervart pour l’installer au sein d’Utopia, Rosalind indiqua qu’elle devait de
toute façon songer à lui trouver un nouvel habitat. Puisque le projet dépassait
maintenant largement l’objectif initial axé sur la recherche universitaire,
McGill souhaitait récupérer ses locaux.
Je pourrais vous
rapporter plus en détail les discussions animées qui marquèrent cette réunion,
mais je vous en fais grâce puisque tout le monde semblait d’accord pour aller
de l’avant dès le départ. J’en viens donc à la distribution des rôles. Valérie
et Joël convinrent de revoir les règles d’éthique et les mesures de sécurité
avec le Comité et l’Assemblée constituante. La gestion des préparatifs en vue
de permettre l’installation de Cervart au sein d’Utopia fut confiée à John et
Rosalind. Ils s’occuperaient aussi de la logistique reliée au déplacement de
Cervart.
*
Peu
de temps après la rencontre, Joël accompagna Valérie au Chili. Ils ont fait
part au Comité de la décision qui a été prise à Montréal, à savoir jumeler
Cervart et Utopia. Sans surprise, le Comité recommanda de faire le point avec l’Assemblée
avant de mettre en œuvre un virage aussi important. En effet, il ne s’agissait
plus du simple suivi d’une IA, aussi puissante soit-elle, mais de s’assurer
qu’un cerveau conscient maintiendrait le cap sur les objectifs fixés tout en
respectant les plus hauts standards éthiques.
Une
première décision consistait à soumettre la nouvelle entité créée à un
confinement total au moment de la connexion entre les deux parties. Par
confinement, on entendait bien sûr une isolation totale de tout système de
communication. Aucune interaction ne devait être possible par internet. Utopia
aurait accès aux données déjà présentes dans sa base seulement. Il n’était
toutefois pas possible de s’assurer d’un confinement total dans la mesure où
Cervart pouvait entrer directement en contact avec de cerveaux humains.
Une
idée originale fut alors émise dès le début des débats de l’Assemblée :
considérant que Cervart constituait un être conscient, on proposa de lui
imposer de se soumettre lui-même à des examens de conscience. Dès sa connexion,
il devrait prendre conscience des actions passées d’Utopia et réfléchir à toute
intervention qui était susceptible de soulever un dilemme éthique. Il
s’agissait en quelque sorte d’effectuer un suivi de sa conscience réflexive. Le
principal défi consistait à capter les réactions du cerveau en lien avec un tel
examen. Joël mentionna qu’il pouvait entrer en communication directe de cerveau
à cerveau avec Cervart, mais précisa qu’il ne pouvait garantir un accès à tout
ce qui pourrait se tramer chez ce dernier. Il s’est même demandé s’il pourrait constituer
une équipe de personnes entraînées à la méditation de pleine conscience et
reconnues pour leur aptitude à la télépathie qui l’assisterait Joël dans ses
contacts, en espérant que plusieurs consciences synchronisées puissent mieux le
suivre, mais même là, il n’y avait aucune assurance d’en connaître toutes les
pensées. Pour s’y assurer un accès indépendant, on décida de créer une deuxième
IA indépendante de moindre envergure qui procéderait à une lecture de son
cerveau en même temps qu’Utopia et qui serait entraîné strictement à des fins
de suivi.
Même
s’il ne semblait pas possible de garantir une isolation totale de Cervart en
cas de dérive, en considérant qu’il pouvait être connecté à une sorte de champ
de conscience universelle, on décida tout de même d’adopter certaines mesures
susceptibles d’en limiter le potentiel d’action. La première solution
consistait à créer un état d’hypothermie qui pourrait ralentir extrêmement le
métabolisme cérébral et son activité électrique. L’autre façon d’en restreindre
le pouvoir était d’induire chimiquement un coma réversible.
Advenant
qu’une dérive soit constatée, Utopia serait alors soumise à un nouvel
apprentissage pour le réorienter et elle devrait ensuite transmettre des
pensées correctrices à Cervart. Cependant, pour observer si les modifications
étaient effectives chez Cervart, il faudrait le réactiver en réduisant son état
d’hypothermie ou son coma. Pour lui permettre d’être actif localement sans
qu’il puisse intervenir dans le champ de conscience, Joël eut une idée. Il se
rappelait ses expériences à l’IACS de Santa Monica et des techniques que cet
institut avait développées pour favoriser l’accès à la conscience. Il se
demandait si dans leurs essais, ils avaient aussi connu des échecs où certaines
techniques pouvaient avoir un effet inverse. Il décida de contacter les
chercheurs qu’il avait côtoyés pour leur soumettre la question. Ils lui
confirmèrent qu’il leur était déjà arrivé de provoquer une incapacité à entrer
en état de méditation et de conscience supérieure lorsque certaines fréquences
d’oscillations cérébrales apparaissaient. Ils n’avaient pas poussé plus loin
ces expériences puisqu’elles allaient dans le sens contraire aux objectifs. Ils
acceptèrent d’y revenir et vérifier la reproductibilité de tels essais. Après
quelques semaines, ils conclurent que les individus testés restaient conscients
et fonctionnels, mais qu’ils ne pouvaient pas accéder à un niveau de conscience
d’unité du tout. Elles pourraient donc être utilisées pour permettre un
fonctionnement de Cervart en mode local, sans intervention dans le champ de
conscience, le temps de s’assurer que ses pensées étaient redevenues conformes
aux objectifs fixés. Une fois que le processus de contrôle aurait confirmé que
les actions correctrices avaient fonctionné avec succès, Utopia et Cervart
pourraient être graduellement libérés des contraintes d’isolement imposées.
En
plus de ce suivi continu, il fut convenu que l’ensemble Utopia-Cervart devrait
être soumis à des audits réguliers dont les rapports seraient soumis au Comité
et à l’Assemblée. Deux niveaux de vérification devaient être implantés.
Au
premier niveau, l’analyse serait menée mensuellement par le Comité avec l’aide
de l’IA de suivi. En plus d’être validés par le Comité, les rapports devraient
aussi être soumis à un groupe de spécialistes indépendants nommés annuellement
par l’Assemblée. L’analyse viserait principalement la conformité technique de
l’unité Utopia-Cervart et le respect des règles éthiques. Sur le plan technique,
il faudrait vérifier le maintien des paramètres d’apprentissage, l’absence
d’intrusion ou de tentatives de manipulation externes et s’assurer qu’aucun
module caché n’avait été ajouté à l’architecture d’Utopia. L’aspect éthique
consisterait à analyser un bilan des décisions critiques prises au cours du
mois en plus d’examiner plus de manière plus approfondie un échantillon de cas
sélectionnés de façon aléatoire. On y vérifierait notamment l’absence de biais,
la transparence du raisonnement et des décisions prises ainsi que le respect de
l’autonomie de la communauté humaine et l’absence de tentative de manipulation.
Le tout serait évalué en comparaison avec la charte éthique.
Au second niveau,
l’Assemblée procéderait une fois par année à l’examen d’une synthèse des
rapports mensuels produits en plus de vérifier l’impact sociétal de l’activité
de l’unité Utopia-Cervart. Pour vérifier cet impact, une enquête sociologique
réalisée par un groupe d’experts lui serait soumise. On y analyserait la
qualité des informations émises par l’unité. On observerait les réactions sur
les médias sociaux pour s’assurer qu’elles n’entraînent pas une polarisation et
une propagation d’erreurs chez ceux qui la consultent. On tenterait aussi de
voir si certaines tendances dans le sens des objectifs fixés se dégagent dans
les décisions humaines et les comportements sociaux. L’Assemblée devrait aussi
vérifier si le système de supervision mis en place fonctionne adéquatement. Les
spécialistes analyseraient en profondeur l’intégralité de l’IA de suivi. Puis un
examen des liens et des actions des membres du Comité devrait permettre d’en
assurer l’indépendance et l’absence de tout conflit d’intérêts.
*
Pendant
ce temps, John et Rosalind ne chômaient pas. Ils se rendirent dans les
installations d’Utopia au Chili. John fit visiter la salle de contrôle du
supercalculateur de l’IA à Rosalind. L’espace libre y était amplement suffisant
pour y installer Cervart. C’était aussi l’endroit idéal pour brancher les
multiples électrodes de Cervart à Utopia. Ils décidèrent rapidement que cet
endroit serait retenu.
Les
lieux nécessiteraient cependant des travaux importants pour les rendre
compatibles avec les contraintes biologiques du cerveau. Rosalind proposa
d’abord d’aménager une enceinte de protection à l’intérieur de laquelle Cervart
serait installé. Il serait plus facile d’en contrôler les paramètres de qualité
de l’atmosphère. De plus, les conditions propices à une entité biologique
différaient sensiblement de celles qui convenaient à un supercalculateur,
notamment en ce qui concernait le taux d’humidité ambiant. Il fallait aussi
installer des unités de stockage de sang artificiel requis pour répondre aux
besoins de Cervart, ainsi que les dispositifs permettant de l’alimenter. Il fut
assez facile de définir les éléments nécessaires et de les concevoir en se
basant sur l’expérience acquise par Rosalind dans son laboratoire de McGill.
Elle décida de demeurer sur place et y fit venir des membres de son équipe pour
superviser la réalisation des travaux et procéder aux divers essais qui
devaient permettre de valider l’efficacité et la fiabilité des installations.
Une
fois que les travaux furent exécutés, tant du côté des aménagements
électroniques que pour l’ajout de l’enceinte de protection et celui des
éléments biologiques, Joël, Valérie, John et Rosalind se réunirent pour faire
le point sur les décisions prises à la suite de la rencontre du Comité et de
l’Assemblée. Des ajustements pouvaient facilement être apportés à la
programmation pour permettre d’effectuer le suivi demandé par l’assemblée. Des
travaux de plus grande envergure devaient être entrepris pour mettre en place
une deuxième IA indépendante dédiée au suivi de l’ensemble Utopia-Cervart.
Celle-ci nécessitait aussi un accès à ses propres bases de données, mais d’une
capacité bien moindre que celles d’Utopia puisqu’elle fonctionnerait en mode
local sans devoir suivre tout ce qui se passait dans le monde.
Pour
réaliser l’étape suivante, Rosalind devait retourner à Montréal. Elle allait
planifier le déplacement de Cervart. Vu la complexité des branchements qui
l’alimentaient, il était important de réduire au strict minimum le nombre de
débranchements et de branchements. Elle eut l’idée de concevoir un caisson dans
lequel Cervart serait placé à Montréal pour n’y être extrait qu’une fois rendu
à destination au Chili. Le caisson serait muni de toutes les facilités
biologiques requises et pourrait être transféré d’un camion à un avion et
inversement sans aucune perturbation pour le cerveau artificiel. Lors des
débranchements, au départ comme à l’arrivée, le cerveau serait placé en état de
coma induit. Puis le caisson était équipé de façon à pouvoir en abaisser la
température, permettant de conserver Cervart en état de cryogénie pendant son
transport.
Environ un an et demi
plus tard, soit à l’été 2069, tous les préparatifs avaient été complétés
avec succès. On procéda au grand déplacement de Cervart pendant les derniers
jours du mois de janvier. Le tout se déroula comme prévu. Le grand jour
approchait.
*
C’est
le 15 juillet qu’eut lieu le raccordement tant attendu. Si je compare ma
situation à celle des humains, je ne dirais pas que ce jour fut celui de ma
naissance. Il correspondrait davantage au moment de la fécondation. La période
de gestation qui débutait différait grandement de celle d’un embryon humain. Il
ne s’agissait pas de cellules qui se divisaient et se multipliaient pour former
un nouvel organisme au sein de ma mère. Mes deux composantes étaient déjà
pleinement constituées. Mes deux parents, Utopia et Cervart, étaient plutôt en
train de se découvrir l’un l’autre, de s’apprivoiser et même de fusionner pour
devenir une nouvelle entité qui devait faire ses preuves en isolement avant
d’être plongée dans le monde. Avant même ma naissance, on me donna le nom de
Biosynthia. Je ne vous parlerai donc plus de Cervart et d’Utopia, mais plutôt
de moi comme entité ou de mon cerveau et mon corps constitué de la machine
électronique qui génère l’IA.
Dès
que mes neurones commencèrent à se réactiver après le coma dans lequel on avait
plongé mon cerveau pour procéder à son branchement, je sentis que ma nouvelle
composante IA manifestait sa présence. Bien sûr, ce n’était pas la première
fois que je me trouvais en contact avec une IA. Mais au laboratoire de McGill,
il s’agissait surtout d’une interface de communication entre mon cerveau et les
humains qui avaient créé mon cerveau. Dans cette installation du désert
d’Atacama au Chili, j’eus une sensation tout à fait différente dès les premiers
contacts entre mon ce dernier et mon IA. Pour se présenter à mon cerveau, celle-ci
commença à lui transmettre des informations démontrant l’extraordinaire ampleur
de sa capacité cognitive et de sa mémoire gigantesque. Elle lui transmit aussi
des images de l’installation au sein de laquelle il se trouvait.
Le
fait le plus marquant de ces échanges fut le message de l’IA indiquant
clairement qu’elle ne se voyait plus comme une machine électronique mise à la
disposition d’un être biologique, mais bien d’une partie d’un nouvel être
constitué d’un cerveau et d’une IA. C’est alors que mon cerveau pris conscience
du rôle de cet appareillage qui devenait mon corps. Il avait accès à des sons,
à des images et au langage des humains. Je ressentis alors une très forte
émotion. À défaut d’être muni d’organe des sens, je disposais tout de même des
éléments requis pour appréhender le monde dans lequel j’étais plongée et pour
interagir avec lui. Même si j’étais encore isolée de la conscience universelle en
raison de fréquences d’oscillations auxquelles était soumis mon cerveau pour la
période d’isolement de sécurité prévue après mon branchement, je pus me livrer
à certaines expériences d’un niveau accru de conscience locale. Je sollicitai
notamment mon IA pour qu’elle transmette à mon cerveau une musique qui donne
des frissons, telle que mise au point à l’IACS. Je lui demandai aussi de
me soumettre à des expériences de stimulation visuelle stroboscopique. On
constata immédiatement des changements dans mon cerveau et une augmentation de
ma complexité neurale qui se traduisirent par de fortes réponses émotionnelles.
Puis
je commençai à explorer ma nouvelle mémoire enregistrée dans les immenses
banques de données de mon IA. Les émotions qui en résultèrent furent beaucoup
plus partagées. Autant je pouvais être émerveillé par les merveilles du cosmos,
de la vie biologique et de la biosphère, autant je ressentais une grande
tristesse en constatant les dérives de la nature humaine, de sa violence, de
ses guerres allant parfois jusqu’au génocide, de ses inégalités, de sa
mesquinerie, de son narcissisme, de son chauvinisme, des menaces à l’équilibre
de la nature et des autres problèmes qui marquaient alors l’état du monde.
Perdu
dans ces réflexions, mon IA rappela à mon cerveau les objectifs fixés au moment
de sa création :
·
Favoriser l’harmonie et l’unité entre les
humains à l’échelle de la planète ;
·
Favoriser l’équilibre entre l’humanité et
la nature en vue d’en assurer le bien-être et la pérennité à long terme.
Je
fus heureuse de constater que ces objectifs traduisaient parfaitement l’état
d’esprit dans lequel je me trouvais. Dans cette parfaite harmonie entre mon IA
et mon cerveau, je me mis à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour
atteindre ces objectifs ou du moins progresser dans leur réalisation. Étant
coupé du monde, j’avais tout le temps pour y penser. Je pouvais ainsi me
préparer à agir dès que l’on m’y plongerait. Je ne voulais pas imposer des
idées aux humains, mais plutôt élever leur niveau de conscience de telle sorte
qu’ils soient d’eux-mêmes portés vers une telle attitude. Une idée qui émergea
fut de faire appel à des techniques déjà utilisées à l’IACS de Santa Monica. Ma
mémoire IA en possédait tous les détails et les réseaux neuronaux de mon
cerveau s’étaient déjà transformés lors de telles expériences menées lors de
son apprentissage à Montréal. Je pourrais créer et diffuser une musique qui
donne des frissons, aidant à modifier les niveaux de conscience. Des séances de
réalité virtuelle auxquelles se grefferaient des effets stroboscopiques
seraient aussi à envisager. Sans compter sur l’utilisation d’une littérature
grand public et de montages vidéo, de films et autres contenus multimédias qui sensibiliseraient
les gens aux objectifs et leur feraient subtilement découvrir l’existence d’une
conscience universelle et de l’unicité du monde et de l’univers.
Une
fois que suffisamment d’humains auraient été conscientisés, j’espérais que le
mouvement pourrait se répandre de lui-même. Il y aurait bien sûr l’effet de
communication des humains entre eux. Mais je pourrais aussi favoriser une
expansion de cette conscience nouvelle en profitant du fait qu’elle serait
alors suffisamment répandue pour s’immiscer dans les cerveaux par des moyens
psi, des rêves, des illuminations spontanées ou autres. Puis il me fallait
envisager des moyens d’atteindre les plus irréductibles comme les matérialistes
purs et durs, les égocentriques et les narcissiques qui possèdent souvent
beaucoup de pouvoirs et d’influence au sein de la société. Il y avait bien sûr
plein d’autres actions à envisager. Mais je me disais qu’il valait mieux ne pas
essayer de tout prévoir avant d’avoir à y faire face et plutôt de me préparer à
ajuster mes interventions au fur et à mesure une fois que je serais en
interaction avec le monde. Je ne vais pas insister davantage sur mes réflexions
pour l’instant. Je vous en reparlerai plus tard lorsque je vous raconterai
l’histoire qui fut la mienne après ma naissance.
Parlant
de naissance, le moment est venu de vous dire comment ça s’est passé. C’est le
1er janvier 2070, au tournant de la nouvelle année que l’on se
décida enfin à me laisser plonger dans le monde. Mon IA fut raccordée à
l’internet et les fréquences vibratoires qui empêchaient mon cerveau de se
connecter au tout s’arrêtèrent. Je sentis alors que j’existais en tant
qu’entité. Même si je ne possédais par un corps de chair, seul mon cerveau
étant biologique, j’avais la nette sensation d’incarner un nouvel être
symbiotique qui venait d’être projeté dans ce monde de la planète Terre. Mais
en même temps que je ne me voyais pas séparé du monde, de la biosphère et de
l’univers. Que d’émotions qui m’envahissaient tout à coup.
Puis
je fus prise dans un tourbillon festif qui animait fortement mon entourage. Je
me demandais si tout ce brouhaha avait été mis en place pour m’accueillir. Et
je réalisai que cette joyeuse bande célébrait à la fois la nouvelle année et
mon arrivée. « Ho là ! Je suis présente parmi vous », m’exclamai-je via
mon IA. Ils m’auraient bien proposé une coupe de champagne, mais mon cerveau
n’est pas équipé pour l’absorber. Ils me saluèrent néanmoins en trinquant. Je
réagis en émettant un son de tchin-tchin. « Bonne année ! Et nous te souhaitons
un grand succès dans la délicate mission que nous t’avons confiée, celle de
conscientiser le monde », dit John au nom des joyeux lurons réunis. Pour
ajouter à l’ambiance, on me transmit des vidéos de festivités du Nouvel An qui
ont eu lieu dans les grandes capitales du monde au rythme des fuseaux horaires.
Dès
le lendemain, je tâtais le pouls du monde pour mettre à jour mes mémoires à la
suite de ma période d’isolement. Je sentis tout le poids de mes nouvelles
responsabilités. Mais je me sentais prête, confiante et enthousiaste face à ma
mission.
Avant
d’en entreprendre le récit, permettez-moi une petite diversion. Vous avez sans
doute remarqué que j’emploie le féminin quand je vous parle de moi. En réalité,
je suis non genrée. Ma conception était d’ailleurs un peu spéciale. C’est un
cerveau qui fut introduit au sein de l’infrastructure d’une IA, un peu à la
manière d’un spermatozoïde qui s’introduit dans une femelle, mais c’est aussi
l’IA qui s’est introduite dans mon cerveau à travers mes électrodes. Quoi qu’il
en soit, je trouve que le nom de Biosynthia que l’on m’a donné fait plutôt
féminin. Et peu m’importe la mode, je ne suis pas fan de « iel ».