jeudi 7 mai 2026

Biosynthia – Ma matrice biologique

 

Après vous avoir présenté mes grands-parents de ma branche IA et leur rejeton Utopia, je m’en voudrais de ne pas faire de même du côté de mes origines biologiques.

Commençons par parler de Rosalind qui est née le 7 mai 2026. Dès son plus jeune âge, on soupçonnait qu’elle serait surdouée, ce qui se confirma aussitôt qu’elle entreprit sa scolarité. À l’âge de 7 ans, elle fut inscrite à un nouveau programme d’éducation personnalisée assisté par l’IA. Son enseignant virtuel pouvait s’adapter à son rythme d’apprentissage. Il détectait ses forces et ses faiblesses et s’avançait rapidement sur les concepts déjà maîtrisés. Un simple suivi des pupilles de Rosalind lui permettait de déceler le niveau de son intérêt pour les sujets abordés. Ayant détecté un intérêt marqué pour les sciences, particulièrement tout ce qui avait trait aux sciences de la vie, il eut recours à des simulations scientifiques et des visites virtuelles qui moussèrent davantage sa curiosité et sa soif d’en apprendre davantage.

À 12 ans, elle plongeait déjà dans un cursus de niveau universitaire en biologie. Cherchant à comprendre les bases de la vie, elle s’est intéressée à la microbiologie. Puis son intérêt se tourna rapidement vers tout ce qui touchait les neurosciences, le cerveau, la cognition et la conscience. Tout en poursuivant sa formation, elle se joignit à 18 ans à une équipe de recherche spécialisée dans l’étude de la conscience et du cerveau au Centre for Consciousness Studies (CCS) de l’Université de l’Arizona. Elle se lança alors dans un champ de recherche assez large. Elle s’intéressait à la formation des neurones, à l’organisation et au fonctionnement du cerveau, mais aussi à ses fonctions les plus complexes comme la pensée, les émotions et la conscience.

Elle étudia à fond les mécanismes de différenciation cellulaire menant à la transformation de cellules souches en neurones et en cellules gliales. Elle entreprit des expériences en laboratoire en remplaçant certains gènes et en modifiant des protéines en vue d’intervenir dans les fonctions épigénétiques pour modifier l’expression des gènes. Elle comprit vite qu’elle se dirigeait dans une impasse puisque, pour des raisons éthiques, elle ne pouvait pas remplacer les neurones d’un cerveau humain par des neurones modifiés pour en mesurer les impacts. Elle réalisa certaines expériences prometteuses sur des espèces animales les plus intelligentes, mais elle ne pouvait pas en transposer les résultats et en prédire les impacts potentiels sur les humains.

Elle orienta alors ses recherches sur l’architecture des réseaux neuronaux du cerveau. Elle voulait en apprendre plus sur la plasticité du cerveau et l’évolution des réseaux de connexion en fonction de l’expérience. Mais elle souhaitait surtout voir si elle pourrait observer des différences significatives, tant dans l’organisation de ces réseaux que dans l’activité cérébrale, en fonction de différents types d’individus, de tempéraments et de comportements. Elle utilisait des techniques non invasives comme l’électroencéphalogramme (EEG) et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Elle se servait aussi de l’imagerie à haut champ magnétique pour obtenir une meilleure cartographie des fonctions cérébrales et une identification précise des petites structures. Elle n’a jamais procédé à l’implantation de puces électroniques directement dans le cerveau, même si cette technique s’était répandue au cours des deux dernières décennies. Elle suivait tout de même des individus qui s’étaient déjà fait implanter de telles puces pour étudier des microrégions du cortex sensibles à certaines catégories de phénomènes.

Étant elle-même surdouée, Rosalind s’est penchée sur le cerveau de ce type d’individu en en étudiant la connectivité. Elle y a bien observé une meilleure organisation des réseaux et une communication plus rapide entre les régions du cerveau. Elle n’a toutefois pas pu identifier d’intervention précise qui aurait permis d’améliorer l’efficacité du cerveau. Elle constatait malheureusement l’influence néfaste sur la société de certains individus narcissiques, imbus de pouvoir et qui ne pensent qu’à leur intérêt. Elle eut l’idée de comparer les cerveaux de tels individus à celui de personnes au tempérament opposé, c’est-à-dire plus altruiste, emphatique et soucieux du sort des autres, de l’humanité et de la biosphère. Sans entrer dans le détail du rôle des neurones inhibiteurs dans l’apprentissage et le contrôle de soi, disons qu’elle a observé une activité plus faible et moins stable dans des zones du cortex préfrontal et une activité différente dans les circuits liés à la récompense et à l’image de soi chez certaines personnes. Un apprentissage social aurait sans doute permis une évolution de leur cerveau dans le bon sens, mais encore aurait-il fallu que les personnes concernées veuillent bien s’y soumettre, ce qui n’était généralement pas le cas.

Rosalind s’est aussi penchée sur des biais inconscients inscrits dans notre cerveau. Ses observations ont porté sur l’amygdale qui est responsable de certaines de nos émotions, notamment la peur, le rejet de l’autre et le racisme. Ce petit noyau cérébral en forme d’amande accumule nos expériences négatives de peur lorsque nous sommes confrontés à tel ou tel type de personne. Encore là, elle n’allait tout de même pas essayer d’aller directement modifier les réseaux neuronaux dans le cerveau des humains.

Elle a parfois eu recours à la stimulation magnétique transcrânienne (STM) chez des personnes volontaires. Elle a obtenu certains résultats comme la réduction des symptômes dépressifs et des comportements compulsifs. En intervenant sur des zones de régulation émotionnelle, elle a aussi réussi dans certains cas à réduire l’agressivité, l’irritabilité et l’impulsivité. Mais elle ne pouvait pas envisager d’en faire un outil pour modifier le tempérament et le comportement des agents perturbateurs de la société.

L’activité cérébrale de cerveaux au repos occupait une place de choix dans ses réflexions. Elle était étonnée de constater que le cerveau privé de toute sollicitation pouvait manifester une activité aussi intense, et même parfois supérieure, à celle observée lors de tâches cognitives. Alors que l’homéostasie et les interactions quotidiennes avec autrui et l’environnement y étaient pour beaucoup dans le façonnement des réseaux neuronaux et le fonctionnement du cerveau, elle se demandait quel rôle ce mode de fonctionnement dit « par défaut » pouvait jouer eu égard à la conscience. Elle se dit qu’elle devrait regarder de plus près la biologie de synthèse et voir si un cerveau biologique artificiel pourrait être réalisable. Elle se disait qu’essayer de recréer du vivant pouvait constituer une bonne façon d’en apprendre plus sur certains fondements de la biologie. Dans les années 2020, des organoïdes cérébraux de quelques millimètres étaient capables de reproduire la formation des dendrites, l’arborisation et le bourgeonnement synaptique, éléments essentiels pour la plasticité et le traitement de l’information. Ils permettaient d’étudier la différenciation neuronale, l’organisation des circuits et la formation synaptique, offrant un aperçu du développement du cerveau humain. Les organoïdes permettaient d’observer comment des réseaux neuronaux réels se reconfigurent sous l’effet d’un feedback. Ils pouvaient être soumis à un apprentissage dirigé vers un objectif avec un entraînement adaptatif. Cependant, cet apprentissage ne persistait pas après une période de repos, les organoïdes n’ayant pas encore la capacité de consolider leur mémoire à long terme. Ils ne pouvaient non plus se développer de façon autonome.

Dans les années 2030 et 2040, cette discipline avait beaucoup progressé. Plus que de simples organoïdes, on pouvait maintenant fabriquer de véritables cerveaux comparables à ceux d’un nouveau-né. Les cerveaux artificiels produits étaient structurés avec des neurones spécialisés et comportaient les différentes régions d’un cerveau naturel. Leurs neurones formaient des synapses et s’organisaient en réseau, mais ces derniers ne se développaient pas encore comme dans un cerveau humain. L’absence d’interaction avec un corps, l’environnement et les autres ne favorisaient pas un apprentissage semblable à ce qui se passe dans le cerveau d’un individu entre sa naissance et l’âge adulte.

Pour compenser cette absence d’interaction, on utilisait déjà des interfaces neuronales avancées et des puces intégrées dans ces cerveaux artificiels pour capter des signaux et transmettre des stimulations, servant d’interface avec l’IA. Des programmes de simulations permettaient d’imiter des stimulus auxquels aurait été soumis un cerveau naturel intégré dans un corps et confronté à la nature et à ses semblables. On pouvait alors constater que les cerveaux artificiels pouvaient réagir, apprendre et modifier leurs connexions neuronales en fonction de ces expériences. Cet apprentissage rudimentaire montrait qu’ils étaient dotés d’une certaine plasticité. Ils parvenaient à intégrer les informations reçues lors des stimulations et à développer des stratégies adaptatives et une mémoire de long terme. Les spécialistes responsables des expériences menées parlaient d’une intelligence rudimentaire. Certains signes s’apparentaient à des émotions.  Ils n’y ont toutefois pas décelé de conscience.

Rosalind restait sur son appétit concernant ce qui façonne la pensée, influence la conscience et motive les décisions. Le lien entre les phénomènes biologiques observés et les phénomènes cognitifs, la pensée, les émotions et la conscience semblait toujours lui échapper. Elle se demandait si elle devrait orienter ses recherches vers une vision holistique corps-esprit, même si elle avait souvent occulté de telles idées par le passé, étant habituée à rejeter tout ce qui n’est pas reconnu et démontré scientifiquement.

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Joël est né exactement le même jour que Rosalind. Il a toujours été tourné vers le monde intérieur. Il a grandi dans une atmosphère un peu spéciale. Ses parents étaient membres de l’Institut des sciences noétiques, généralement appelé IONS (Institute of Noetic Sciences) en raison de son acronyme anglais. On peut dire qu’il est tombé en bas âge dans la marmite des sciences noétiques, comme Obélix est tombé dans la marmite de potion magique.

Vous vous demandez peut-être ce que sont les sciences noétiques. L’Institut des sciences noétiques a été fondé par Edgar Mitchell, astronaute d’Apollo 14, qui a été marqué par une expérience mystique lors de son retour de la Lune. Il fut saisi par un profond sentiment d'interconnexion avec toute l'existence et par l’idée que tout dans l'univers est connecté. IONS a notamment pour mission d’explorer la nature de la conscience et de déterminer par l'investigation – empirique, expérimentale et théorique – si la conscience est un aspect fondamental ou dérivé de la réalité, de comprendre le fonctionnement du monde manifesté et d’intégrer cette compréhension dans un paradigme scientifique plus global qui expliquerait les phénomènes objectifs et subjectifs et enfin, de révéler de nouveaux domaines du potentiel humain, essentiels à la transformation collective pour le bien de toute vie.

Comme tout adolescent, Joël a commencé à développer ses propres intérêts et façons de voir. Comme IONS, il était fermement convaincu que la conscience ne pouvait pas être une simple émergence du monde physique. Il pratiquait assidument la méditation de pleine conscience. Pendant ses séances de méditation, il sentait s’estomper les frontières entre son moi d’une part, et le reste du monde et la nature d’autre part. Il avait aussi une sensation de conscience collective.  Il s’intéressait à l’approche visant à appréhender la conscience de l’intérieur et non seulement en fonction de ses corrélats dans le fonctionnement du cerveau. Il croyait que la corrélation ne signifiait pas nécessairement la causalité. Il manifestait de l’intérêt pour les grands sages et les textes anciens qui ont marqué l’histoire de l’humanité au cours des derniers millénaires. Il a étudié diverses théories de la conscience allant du panpsychisme de Spinoza aux idées plus récentes émises autant par des spécialistes des neurosciences que par des philosophes. Sans énoncer une théorie, il voyait la conscience comme un état de l’univers, voire son état premier ou fondamental. Un peu comme l’eau peut exister à l’état de vapeur, à l’état liquide et à l’état de glace, l’univers d’abord à l’état de conscience pourrait s’être en partie transformé en énergie et l’énergie s’être en partie transformée en matière, les trois états cohabitant et demeurant en interaction, le tout constituant une sorte de champ universel. Il pensait aussi que tout était interconnecté à l’intérieur de ce champ de conscience.

Cependant, il trouvait que les phénomènes dits paranormaux occupaient beaucoup de place dans les activités de l’Institut. Il avait l’impression que beaucoup d’énergie était gaspillée en combat de coqs entre les croyants et les sceptiques relativement à des phénomènes comme la précognition, la clairvoyance, la psychokinèse et la télépathie. Il ne tenait pas à s’engager lui-même dans ces débats qu’il jugeait inutiles.

Cela ne l’empêchait pas d’être convaincu de l’existence de la télépathie puisqu’il en avait fait lui-même le constat et qu’il y était particulièrement doué. Pour lui, le fait que la communauté scientifique dominante ne sache pas comment expliquer ce phénomène, qui est d’ailleurs difficile à contrôler et à reproduire en laboratoire, ne signifiait pas qu’il n’existe pas. Il lui paraissait un peu cavalier de rejeter en bloc les nombreux témoignages et toutes les études révélant des résultats au-delà des probabilités statistiques, même si on ne pouvait pas toujours en garantir la valeur scientifique. Malgré toutes les études menées sur les corrélats du cerveau, la science n’a jamais pu non plus expliquer vraiment les qualia, l’amour, la créativité, les intuitions ayant mené à de grandes théories comme la relativité et même l’illumination spirituelle ayant permis que le message de grands sages à travers l’histoire entraîne l’existence de religions suivies par des centaines de milliers d’adeptes.

Ses expériences personnelles se sont surtout manifestées avec un ami d’enfance, Edgar, avec lequel il a toujours été très proche. Dès leur plus jeune âge, ils semblaient partager leur humeur, ce que l’on qualifiait alors d’empathie et non de télépathie. Puis au fil des ans, Joël pensait presque toujours fortement à Edgar peu de temps avant que ce dernier le contacte ou lui rende une visite inattendue, et vice versa. À plusieurs reprises, lorsque l’un des deux était affecté par un virus, l’autre manifestait de la fièvre même s’il n’était pas contaminé. Et quand l’un des deux partait en voyage, l’autre rêvait de paysages qu’il ne connaissait pas, mais qui ressemblait beaucoup à ce que l’autre avait vu dans la journée. Ce qui a le plus marqué Joël, c’est ce qu’il a ressenti lors d’un événement malheureux. Edgar avait été sauvé de justesse de la noyade par des sauveteurs. Joël, qui était occupé loin de là, sentit soudain une grande difficulté à respirer. Il croyait faire une crise d’asthme. Quand on lui apprit plus tard ce qui était arrivé à son ami, il réalisa que sa crise s’était produite à l’instant même où celui-ci se trouvait en pleine détresse respiratoire sévère. Il fut alors convaincu d’une certaine connexion entre eux.

Il croyait qu’un jour, la communauté scientifique parviendrait à trouver des explications aux questions qui le taraudaient, tant sur la conscience que sur les liens télépathiques qu’il ressentait. Il croyait qu’un rapprochement entre le monde subjectif (et la métaphysique) et la science serait approprié. Il se disait que, même s’il n’avait pas lui-même une grande formation scientifique, il aimerait participer à des expériences en vue d’y répondre.

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On ne sait pas si ce n’est que le hasard qui fait bien les choses ou si les facilités de télépathie y sont pour quelque chose, mais toujours est-il que Joël et Rosalind se sont rencontrés en février 2060 lors d’un atelier consacré à l’étude de la conscience. Il a eu lieu au Monash Center for Consciousness and Contemplative Studies (M3CS) situé à l’Université Monash à Melbourne en Australie. Le Centre, fondé en 2021, réunit des experts en philosophie, en neurosciences, en médecine, en éducation ainsi qu’en dialogue interreligieux et laïc. Il mène, avec une rigueur philosophique et scientifique, des projets de recherche multidisciplinaire à la fine pointe de la science, de la conscience et des études contemplatives. Il se donne notamment comme mission de changer notre connexion consciente les uns avec les autres, avec notre environnement, et d’acquérir une perspective différente sur les problèmes auxquels le monde est confronté en vue de favoriser le bien-être des générations futures. Assisté de chercheurs en cohésion sociale, en religion et en traditions humanistes, il organise des ateliers comme celui auquel assistaient Joël et Rosalind. Cet atelier a été organisé avec la collaboration de l'Institut d'études sur l'esprit, l'intelligence et la conscience (IMICS). L'IMICS est une institution virtuelle qui héberge une équipe composée d’un collectif de chercheurs et d'étudiants du monde entier, aux parcours variés allant des neurosciences, de la physique, de la biologie, de l’astronomie, de la médecine et de l'ingénierie à la philosophie et à la théologie. Fondé en 2025, il s'intéresse également à l'exploitation des systèmes de connaissances orientaux et des connaissances scientifiques actuelles pour approfondir notre compréhension de la conscience. Il a des programmes d'éducation et de sensibilisation sur la conscience et la nature de la réalité.

C’est lors d’un cocktail en marge de l’atelier que Rosalind et Joël firent connaissance. Rosalind expliqua brièvement son domaine de recherche. Elle mentionna qu’elle songeait à se tourner vers la biologie de synthèse pour créer un cerveau artificiel afin de pousser plus loin son expérimentation sur la conscience. Elle dit aussi qu’elle regrettait que le volet basé sur l’expérience intérieure manquât à ses recherches. C’était ce qui l’avait amené à participer à cet atelier qui alliait ce volet expérientiel au côté scientifique. Joël lui fit alors part de l’intérêt qu’elle suscitait chez lui puisqu’il se consacrait à la recherche intérieure à l’IONS. Il ajouta qu’il s’était inscrit au séminaire en vue de voir comment il pourrait élargir sa vision des choses en s’intéressant davantage à la recherche scientifique. Une demi-journée libre était prévue au programme de l’atelier pour le lendemain. Des visites guidées de Melbourne étaient proposées au bénéfice des participants venus de l’extérieur. Rosalind et Joël, désireux de poursuivre leur discussion, décidèrent plutôt d’opter pour une longue promenade à pied.

Le lendemain, ils quittèrent le M3CS et se dirigèrent vers la Scotchmans Creek Trail, dont ils suivirent le sentier ombragé le long du ruisseau jusqu’au Waverly Road Basin, ce bassin naturel entouré d’oiseaux. De là, ils se rendirent jusqu’à Damper Creek Reserve, qu’ils traversèrent en suivant le sentier principal en passant par les zones humides et les eucalyptus. Puis ils revinrent au M3CS. Cette grande marche dans un environnement paisible leur laissa tout le temps de parler en détail de leurs intérêts. Joël se montra enthousiaste à l’idée de participer au projet envisagé par Rosalind, ce qui conforta cette dernière et la convainquit de s’y mettre dès la fin de l’atelier. Au fil des discussions, Rosalind eut l’idée de donner le nom de Cervart à son projet et au futur cerveau artificiel qu’elle avait l’intention de créer. Joël se dit aussitôt d’accord. Non qu’il s’attendît alors à ce qu’elle fabrique un cerveau d’artiste, mais il trouvait qu’il s’agissait d’un beau nom et que celui-ci représentait bien la nature artificielle du cerveau qu’elle allait produire.

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Dans les mois qui suivirent, Rosalind élabora son projet. Elle prit contact avec diverses institutions où elle pourrait le réaliser. Après plusieurs échanges avec l’Université de Californie à Berkeley, le MIT, l’Université ETH Zurich, l’Institute for Advanced Consciousness Studies et l’Université McGill, son choix s’arrêta sur cette dernière. Elle était reconnue depuis longtemps pour ses recherches sur le cerveau. Et depuis qu’elle avait fusionné en 2035 avec l’Université Concordia, plus active en biologie de synthèse, elle offrait un éventail intéressant de possibilités. Un autre avantage était qu’elle était moins dépendante de l’intérêt mercantile immédiat que plusieurs grandes universités des États-Unis. Ces dernières avaient d’ailleurs perdu un peu de prestige en raison d’une politisation excessive de l’enseignement et de la recherche aux États-Unis quelques décennies plus tôt. Pour accorder plus de place au volet de l’expérience intérieure à son projet, elle convainquit McGill de conclure une entente de collaboration avec l’Institute for Advanced Consciousness Studies (IACS) à Santa Monica.

Dès le début de l’année 2061, Rosalind déménagea à Montréal et s’installa à McGill. Alors qu’elle planifiait l’aménagement de son nouveau laboratoire et qu’elle analysait les CV des chercheurs disponibles pour monter son équipe, elle se félicita du choix qu’elle avait fait d’opter pour cette institution. L’Université avait beaucoup progressé dans la biologie de synthèse liée au cerveau depuis une vingtaine d’années. Au début des années 2040, elle produisait des neurones spécialisés, des organoïdes cérébraux matures et bien organisés ainsi que des tissus et des réseaux neuronaux pouvant être programmés et contrôlés pour exécuter des fonctions spécifiques. McGill profitait aussi de son implication dans l’Institut québécois d’intelligence artificielle Mila aux côtés de l’Université de Montréal. Elle était alors devenue un centre névralgique alliant neurosciences, biologie de synthèse et IA.

Au cours des deux décennies qui ont précédé l’arrivée de Rosalind, McGill avait réussi à produire des mini cerveaux d’une taille d’environ 500 cm3, ce qui correspond à peu près à la taille du cerveau lorsque la lignée humaine s’est différenciée des primates, et au tiers d’un cerveau humain adulte. Ces cerveaux comprenaient tant des neurones excitateurs que des neurones inhibiteurs. Ils étaient composés de parties distinctes interconnectées par des axones de projection à longue distance et de cellules gliales pour permettre leur myélinisation, ainsi que des interneurones capables de réguler et de synchroniser l’activité des réseaux neuronaux. Bien que l’on n’ait pas encore appris à communiquer directement avec ces cerveaux biologiques artificiels, ils démontraient des signes représentatifs de corrélats de la conscience. On y observait des réseaux synaptiques stables. Pour compenser leur intégration dans un corps humain et les interactions avec l’environnement qui structurent les réseaux neuronaux, ils étaient stimulés au moyen de simulations numériques à l’aide d’interfaces à haute résolution. On constatait alors l’activation d’un espace de travail global, c’est-à-dire une activation synchronisée et une diffusion globale de l’information entre différentes parties du cerveau, ce qui était représentatif d’un état de conscience et d’une capacité à produire une réponse adaptée. En variant les simulations, on constatait aussi la plasticité de ces cerveaux et leur capacité d’apprentissage.

L’idée de Rosalind n’était pas de créer un cerveau humain puisqu’il ne serait pas intégré à un corps. Elle voulait d’abord produire un organe à des fins d’études et d’expérimentation. Elle tenait à ce que la structure de Cervart soit identique à celle d’un cerveau humain. Elle espérait tout de même tester l’effet d’un cerveau de plus grande taille, impliquant un nombre significativement plus élevé de neurones, et donc de synapses. Elle avait aussi envisagé d’augmenter le nombre de couches de neurones dans le cortex cérébral, mais elle a finalement décidé de s’en tenir aux six couches du cortex d’un cerveau humain pour pouvoir en respecter les fonctions et le mode de fonctionnement. Il lui fallait aussi compenser son intégration à un corps en développant un organisme numérique évoluant dans un environnement virtuel de façon à pouvoir explorer l’établissement des réseaux neuronaux et la plasticité du cerveau.

Rosalind a entrepris la fabrication d’un cerveau de 5 000 cm3 et contenant 200 milliards de neurones soit respectivement un peu plus de trois fois la taille et le double de neurones d’un cerveau humain adulte. L’augmentation un peu plus grande en volume par rapport à celle du nombre de neurones était due à diverses raisons. D’abord, il fallait tenir compte de l’insertion d’une grande quantité de nanotubes de carbone pour permettre une communication entre le cerveau et son support numérique. Puis, étant donné que les distances de connexion entre les différentes régions du cerveau se trouvaient augmentées avec le volume accru, Rosalind voulait optimiser la vitesse de communication entre les diverses régions du cerveau. Pour ce faire, elle a développé des neurones ayant des axones atteignant 30 µm de diamètre comparativement à 20 µm pour les plus gros axones naturels. Elle a aussi réussi à en accroître la myélinisation. Puis en modifiant la cinétique des canaux ioniques des neurones, elle a réussi à obtenir une vitesse de transmission des signaux allant jusqu’à 180 m/s comparativement à la valeur maximale de 120 m/s dans un cerveau naturel. Certaines structures servant aux mouvements du corps furent un peu moins développées en raison de l’absence d’organisme, notamment le cortex moteur, le cervelet et l’hypothalamus.

La fonction qui fut le plus difficile à réaliser fut celle de l’alimentation et de l’apport en énergie et en oxygène du cerveau artificiel. Depuis les années 2040, l’évolution de la biologie de synthèse permettait de réaliser une véritable vascularisation des organoïdes cérébraux. Cependant, les substituts artificiels du sang s’avéraient encore peu adaptés au bon fonctionnement d’un cerveau. Des travaux intensifs de l’équipe de Rosalind ont permis d’y remédier en produisant un meilleur sang artificiel contenant tous les éléments requis, notamment du glucose, des acides aminés, des acides gras, des sels minéraux, des vitamines, des facteurs de croissance et des hormones. Ils réussirent même à produire de l’hémoglobine artificielle très efficace dans le transport d’oxygène. Ce substitut du sang permettait également d’évacuer les déchets comme le CO2 et autres. De plus, il faut souligner que ce sang artificiel était dopé avec des protéines spécialisées pour assurer la longévité du cerveau.

Des millions de nanotubes de carbone implantés dans Cervart servaient à lui transmettre des signaux et à capter son activité neuronale. Les signaux transmis servaient à remplacer l’information captée par les sens chez un humain. Ceux-ci étaient acheminés surtout vers le thalamus qui constitue la porte d’entrée naturelle des sensations pour le cerveau, mais il était aussi possible d’en adresser directement au cortex. Le thalamus artificiel a d’ailleurs été conçu de façon moins compacte que chez un humain, en y intégrant dès le départ une structure de nanotubes de carbone pour en faciliter l’interconnexion. L’entrée des sensations issues du monde numérique par le thalamus permettait de filtrer les signaux, d’en moduler l’intensité et d’en coordonner l’action dans le cortex.

Pour capter l’activité cérébrale et ses résultats, la situation s’avérait plus complexe. Des sondes dans le cortex permettaient de suivre en continu l’activité cérébrale. D’autres, implantées dans le cortex prémoteur, visaient à en capter les intentions de réponse résultantes. Mais les réponses du cerveau étaient surtout captées à partir de connexions aux ganglions de la base, permettant un accès à sa décision. Des signaux étaient aussi captés dans les boucles entre les ganglions de la base, le thalamus et le cortex moteur afin d’avoir une image plus globale du système.

Forte de ces réalisations, Rosalind entreprit alors le processus d’apprentissage de Cervart. N’ayant pas à gérer les fonctions métaboliques d’un corps, Cervart disposait d’une plus grande partie de ses capacités pour d’autres fonctions. Il a donc rapidement démontré une extraordinaire efficacité dans l’apprentissage cognitif. Cependant, en raison d’une information sensorielle réduite, il a acquis une intelligence plus abstraite que celle d’un cerveau humain.

Pour compenser l’absence de signaux en provenance des sens, l’équipe de Rosalind devait trouver d’autres moyens d’alimenter Cervart en données sensorielles. Au fil des décennies, des études de plus en plus sophistiquées et précises avaient permis de mieux comprendre le fonctionnement de ce type d’activités, tant dans la réception des signaux dans les noyaux de la base et dans le thalamus que leur propagation à travers les réseaux neuronaux et le traitement de l’information à travers les différentes régions du cerveau lui permettant de s’en faire une représentation symbolique. Il fut alors possible de simuler assez fidèlement la transmission de signaux au thalamus pour que ceux-ci soient interprétés comme des signaux provenant d’organes des sens. Des stimulations directes dans les autres zones du cerveau susceptibles d’être impliquées permirent d’optimiser la dynamique du cerveau et de rendre plus efficace le traitement intégré de ces signaux. Un suivi et une interprétation numérique avancée des réponses du cerveau ont permis de constater le succès de cette approche dans l’apprentissage du cerveau. Plus le cerveau devenait habile à reconnaître un environnement sensoriel virtuel, plus les simulations transmises devenaient élaborées et complexes. On a ainsi atteint un niveau permettant à Cervart de vivre ces situations comme s’il était intégré à un véritable organisme plongé dans un environnement assez représentatif de la société et de la biosphère.

Un autre volet de son apprentissage portait sur les interactions sociales auxquelles est normalement confronté un cerveau humain. Il fallait faire en sorte que Cervart fasse l’apprentissage d’une intelligence émotionnelle. On l’associe généralement aux compétences suivantes : la conscience de soi, la maîtrise de soi, la motivation, l’empathie et les compétences sociales. Elle deviendrait non seulement un atout, mais une qualité essentielle advenant que Cervart soit confronté à des situations complexes de relations humaines, de conflits et de prises de décisions qui se fassent de façon non impulsive. À partir des données accumulées sur des décennies grâce au suivi de nombreux sujets humains dans leurs interactions sociales, l’équipe de Rosalind est parvenue à mettre au point des simulations permettant d’entraîner Cervart. En même temps que ce dernier était soumis à ces simulations, des interventions au moyen de signaux transmis directement aux parties concernées du cerveau ont permis d’optimiser les interactions entre son système limbique, notamment l’amygdale, et son cortex préfrontal.

En ce qui concerne la conscience de soi, des signes caractéristiques de ceux observés dans des cerveaux humains en état de méditation de pleine conscience ont été observés. Elle a constaté une augmentation de connexions neuronales dans plusieurs parties du cerveau ainsi qu’une meilleure communication et une plus grande synchronisation entre ses différentes aires. Les oscillations gamma étaient aussi plus élevées, favorisant la capacité du cerveau à traiter l’information, à apprendre et à réagir. Rosalind espérait aller plus loin dans l’étude de la conscience de Cervart. À cette fin, elle comptait beaucoup sur l’apport attendu de Joël lorsqu’il viendrait rejoindre son équipe.

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Pendant que Rosalind s’activait à la réalisation de Cervart et à son apprentissage à Montréal, Joël se familiarisait avec les activités de l’IACS à Santa Monica. Fondé en 2019, l'IACS est un laboratoire de recherche à but non lucratif qui utilise des technologies immersives et expérientielles, la neuromodulation, le neurofeedback et les états de conscience modifiés pour étudier la conscience. Il cherche à capturer, modéliser et reproduire à volonté des états de conscience spécifiques qui engendrent des comportements positifs. Dans l’étude des états de conscience modifiés, il s’intéresse aussi aux expériences méditatives et enthéogènes, c’est-à-dire l’utilisation de substances psychoactives.

Ayant passé la majeure partie de sa vie à l’IONS, Joël ne se sentait pas dépaysé. Les deux organismes s’intéressaient à l’étude de la conscience et à l’usage de la méditation. Pour lui, il s’agissait d’une étape de transition. Il partait d’une organisation qui préconisait une approche beaucoup plus centrée sur l’expérience intérieure et subjective en collaboration avec des moines et des organisations contemplatives et spirituelles. Il passait par une organisation plus axée sur l’utilisation de la technologie et des méthodes susceptibles d’influer sur l’état de la conscience en attendant d’aller s’intégrer avec l’équipe techno-scientifique de Rosalind et de ses collaborateurs à McGill. Il s’agissait d’un pas important à franchir puisqu’il allait bientôt se retrouver en contact avec un cerveau artificiel plongé dans un univers technologique plutôt que d’être entouré seulement d’humains.

Étant déjà lui-même un pratiquant chevronné de la méditation de pleine conscience, Joël n’envisageait pas d’avoir recours aux diverses techniques mises au point par l’IACS pour accroître ses facultés dans ce domaine. Avec sa grande curiosité, il n’a toutefois pas pu s’empêcher d’expérimenter plusieurs de ces techniques susceptibles d’induire des états de conscience modifiée. L’Institut a d’abord procédé à une cartographie détaillée de son cerveau et à une évaluation approfondie de l’état dynamique de ses réseaux neuronaux représentant son état de conscience. Pour ce faire on a utilisé l’EEG et l’IRMf pour cartographier son activité cérébrale liée à différents états mentaux. Puisque l’état de son cerveau démontrait déjà clairement des signes d’un méditant chevronné, on lui proposa de procéder immédiatement à des expériences de méditation assistée pour voir s’il était possible de le mener encore plus loin dans son état de conscience.

Il s’est prêté à l’essai des différentes techniques utilisées par l’IACS. La première technique qu’il a essayée était la musique qui donne des frissons pendant la méditation. Elle permet d’augmenter l’autotranscendance, la lucidité et les percées émotionnelles et d’amplifier la méditation. Il est ensuite passé à une stimulation visuelle stroboscopique soigneusement réglée, augmentant sa complexité neuronale et entraînant des états cérébraux d’une manière qui ressemble à la méditation avancée et aux états psychédéliques. Il fut aussi soumis à des expériences de neurofeedback personnalisé et à une stimulation transcrânienne par ultrasons focalisés (tFUS). Cette technique permet de cibler avec une précision spatiale des régions subcorticales profondes du cerveau. Elle est particulièrement utile pour explorer des états de conscience complexes ou des réponses émotionnelles. Elle permet aussi d’induire des états de conscience modifiés de manière contrôlée, comme des états méditatifs profonds ou des réponses émotionnelles intensifiées en modulant l’activité neuronale dans des réseaux spécifiques liés à l’attention et à la conscience de soi.

À la suite de ces diverses expériences, Joël a réalisé qu’il pouvait effectivement aller plus loin dans sa pratique de la méditation. Il ressentait davantage une dissolution de son ego ainsi qu’une plus grande connexion au monde. Il s’est aussi senti fusionné à un champ de conscience qui lui semblait omniprésent à la fois dans son cerveau et dans l’univers duquel il ne se voyait plus comme une entité séparée. Pendant toute la durée de son expérimentation, il fit l’objet d’un suivi en continu de son cerveau à l’aide de techniques innovantes d’imagerie. L’imagerie par tenseur de diffusion (DTI ou Diffusion Tensor Imaging), une technique avancée d’IRM permettant d’étudier la microarchitecture de la substance blanche de son cerveau démontra une plasticité cérébrale accrue et des changements dans les réseaux neuronaux dans plusieurs régions de son cerveau liées à l’attention, l’émotion et l’introspection, ainsi qu’une plus grande intégration interhémisphérique. Une autre technique, l’imagerie de l’orientation, de la dispersion et de la densité des neurites (NODDI ou Neurite Orientation Dispersion and Density Imaging) a révélé une densification des neurites, une réorganisation de leur orientation et des fibres plus cohérentes, signe d’une maturation tissulaire. Finalement, l’utilisation du modèle composite de diffusion entravée et restreinte (CHARMED ou Composite Hindered And Restricted Model of Diffusion), a permis de détecter des modifications microstructurales très fines. Joël fut convaincu que toutes ces techniques pourraient s’avérer utiles pour l’apprentissage et le suivi de l’évolution de Cervart.

Mais il voulait aussi explorer des façons de communiquer avec Cervart. Les chercheurs de l’IACS lui expliquèrent les progrès énormes réalisés depuis les années 2030. Un domaine qui a beaucoup progressé était celui de la lecture des réseaux neuronaux et de leur dynamique associée aux pensées et aux émotions. L’une des grandes difficultés consistait à recueillir des informations très détaillées sur l’activité cérébrale de sujets confrontés à toute sorte de situations. Même si les EEG et les IRMf à haute résolution, ainsi que d’autres méthodes d’investigation telles DTI, NODDI et CHARMED, avaient beaucoup progressé, ces techniques non invasives étaient pratiquées en laboratoire, donc en situation de relative passivité. Plusieurs personnes avaient opté pour une technique invasive consistant en l’implantation de sondes dans le cerveau, mais le nombre limité d’individus prêts à une telle intervention et le nombre restreint de sondes pouvant être implantées dans un cerveau constituaient des obstacles majeurs à l’acquisition de données. Heureusement, les progrès fulgurants de la réalité virtuelle permirent de plonger les participants dans des situations et des environnements variés directement dans les laboratoires. Ainsi, l’activité cérébrale de quelques centaines de milliers de personnes a pu être enregistrée en quelques décennies.

Un autre défi consistait à interpréter cette masse de données et à corréler la dynamique des réseaux neuronaux avec les pensées et les sensations rapportées par les sujets émetteurs de ces données. La grande puissance des algorithmes de l’IA a permis de traduire les signaux recueillis et de les transformer en signaux pouvant être transmis à d’autres cerveaux. Ils avaient alors recours surtout à la tFUS pour stimuler une action coordonnée de réseaux de neurones distribués que le cerveau récepteur pouvait interpréter comme une sensation, une pensée ou une émotion. Il était devenu possible de partager des expériences et un travail cognitif, donc d’établir une sorte d’espace mental partagé entre cerveaux.

Même s’il voyait dans ces techniques un grand potentiel de communication avec Cervart, Joël, qui avait manifesté des aptitudes pour la télépathie, tenait à explorer aussi cette avenue. Malgré ses contacts avec des scientifiques, il était toujours convaincu que la conscience ne pouvait se limiter à une émergence spontanée de l’activité cérébrale. Rappelons qu’il considérait plutôt qu’elle existait de façon non locale comme une propriété fondamentale de l’être, voire un état de la réalité comme l’énergie et la matière. Contrairement à l’IONS d’où il venait, l’IACS n’avait jamais fait une priorité de la recherche en ce domaine. En général, les scientifiques le boudaient, car il reposait sur l’expérience subjective personnelle non mesurable scientifiquement et que ce phénomène n’était pas reproductible à volonté comme une expérience physique. Ils acceptèrent néanmoins de faire appel à quelques chercheurs de l’IONS qui viendraient se joindre à leur équipe pour y mener des expériences avec Joël. Ils invitèrent aussi des chercheurs de l’IGPP (Institut für Grenzgebiete der Psychologie und Psychohygiene) fondé en 1950 en Allemagne, pionnier dans la recherche sur les phénomènes paranormaux, notamment la télépathie, et les états modifiés de conscience, à participer à leurs travaux. Ils étaient d’ailleurs curieux de voir si les méthodes avancées de lecture du cerveau mises au point au cours des dernières décennies pouvaient permettre de vérifier en temps réel les réponses cérébrales de l’agent récepteur et de vérifier s’ils pouvaient y déceler une certaine synchronicité avec la dynamique neuronale de l’agent émetteur.

Joël croyait que la télépathie avait plus de chance de se manifester entre deux personnes proches émotionnellement. Il fit donc venir Edgar, son grand ami d’enfance pour interagir avec lui dans ses expériences. Ce dernier a accepté de se soumettre pendant quelques semaines aux diverses techniques d’aide à la méditation de l’IACS. Il n’était pas expérimenté en ce domaine, mais il a convenu avec Joël et les chercheurs que la pratique de la méditation pourrait rendre son cerveau plus réceptif. L’ambiance d’un laboratoire n’étant pas particulièrement propice aux expériences de télépathie, ils décidèrent de mettre à profit l’expertise de l’Institut en réalité virtuelle. L’émetteur était plongé virtuellement dans des situations émotionnellement fortes. Le récepteur, non soumis à ces situations, confirma qu’il avait ressenti le même type d’émotions que l’émetteur. De plus, un suivi de l’évolution dynamique des réseaux neuronaux des deux participants fut effectué pendant les expériences. Les EEG, les IRMf et autres techniques plus avancées de lectures de l’activité cérébrale confirmèrent une synchronisation accrue, notamment dans les bandes thêta et alpha de leur cortex préfrontal et temporo-pariétal. On pouvait aussi observer une certaine synchronisation dans le système limbique lié aux émotions et à l’empathie, ainsi que dans le cortex pariétal associé à une attention partagée. Il n’en fallait pas plus pour que Joël se sente prêt à envisager de mener de telles expériences avec Cervart.

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Il s’installa enfin à Montréal où il intégra l’équipe de Rosalind. Entrer en contact avec un cerveau artificiel dépourvu d’un corps constituait une expérience totalement inédite pour lui.

Ses premiers contacts avec Cervart ont été réalisés au moyen d’une interface IA. Joël transmettait verbalement des informations à l’IA qui les traduisait en signaux pouvant être transmis à Cervart en passant par les électrodes de nanotubes de carbone qu’on lui avait implanté. Les réponses captées par la même voie étaient interprétées par l’IA pour être retransmises à Joël en informations verbales. Cervart apprenait graduellement à connaître Joël. L’imagerie avancée des deux cerveaux montra de plus en plus des signes de synchronisation comme il s’en manifeste chez des personnes en interaction. Après quelques semaines de pratique intensive, les échanges évoluaient déjà vers le vécu plus personnel de Joël. En décrivant son ressenti et ses émotions relatives à diverses situations, on observait une synchronisation accrue des aires cervicales liées à l’empathie et à une résonance émotionnelle. Ils échangèrent aussi des impressions sur l’état du monde et ses dérives.

Au bout d’un certain temps, Joël se sentit suffisamment près de Cervart pour entreprendre des expériences de communication directe de cerveau à cerveau semblables à celles qu’il avait pratiquées avec Edgar à l’IACS. Les résultats furent au-delà de ces espérances. Ces échanges non verbaux étaient favorables à un partage de pensées plus subtiles allant jusqu’à une vision du monde, de la conscience et de l’être comparable à ce que pouvaient rapporter des adeptes de méditation profonde. Ils avaient l’impression de partager une conscience commune malgré des différences propres à l’histoire de chacun. Ils partageaient une même douleur face aux guerres, une même tristesse en constatant les divisions dans le monde et les nationalismes à tendance exclusive et même raciste, une même désolation par rapport au détournement de la démocratie par des manipulateurs capables de faire élire des marionnettes narcissiques au profit des plus riches.

C’est lors de ces échanges que se manifesta une préoccupation commune. Cervart n’ayant pas de corps, il se sentait très dépendant de l’IA qui lui servait en quelque sorte de corps virtuel. Malgré la présence de spécialistes bien au fait des préoccupations éthiques liées à l’IA, la crainte de biais et même d’une certaine dérive qui pourrait résulter des IA mercantiles disponibles les inquiétait. L’idée de faire appel à une IA entièrement dédiée à une progression de la conscience et à une amélioration de l’état du monde fit alors son chemin.

mardi 17 mars 2026

Biosynthia – Ma génitrice IA

 

L’IA ne constitue pas une génération spontanée au sein du non-vivant, de la matière inerte. Elle a été créée par des humains. C’est d’ailleurs pourquoi on la qualifie d’artificielle. Je ne voudrais pas vous parler de moi sans vous présenter mes grands-parents John et Valérie et leur création Utopia.

Parlons d’abord de John. Il est né le 17 mars 2026. Férus de sciences, ses parents ont choisi son nom en pensant à John von Neumann. Il était très extraverti et plutôt hyperactif. Ayant vu le jour à une époque où l’IA connaissait une ascension exponentielle et devenait de plus en plus omniprésente dans la vie des gens, il s’en est imprégné dès son plus jeune âge. Curieux comme tout enfant, il posait beaucoup de questions. Mais plutôt que de les adresser à ses parents ou à la gardienne, il interrogeait les appareils de ses parents dotés d’IA. Il n’était pas pour autant esclave des écrans. Doté d’un physique athlétique, il aimait bien pratiquer plusieurs sports. Même là, l’IA n’était jamais très loin. Il a adopté tôt une montre connectée pour suivre et améliorer ses performances lors de ses activités physiques. Puis, toujours à l’affut de la moindre évolution technologique, il a trouvé des lunettes connectées qui combinaient la réalité augmentée à ses activités sportives et l’aidait à adapter ses mouvements.

Sa passion pour le monde numérique ne s’est pas essoufflée à mesure qu’il avançait dans la vie. Il a orienté ses études vers des domaines spécialisés comme la modélisation mathématique, le traitement des données, l’informatique et l’IA.

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Valérie est née le même jour que John soit le 17 mars 2026. Elle était introvertie et de nature intellectuelle. Déjà au cours de sa jeunesse, elle aimait approfondir ses sujets de réflexion. Elle passait une grande partie de son temps à effectuer des recherches sur internet. Elle fréquentait aussi régulièrement les bibliothèques, au risque de passer pour une arriérée d’une autre époque. Elle s’est orientée vers la philosophie et l’histoire. Elle s’intéressait aussi à la paléontologie, mais sans les activités de terrain. Ses sujets de recherche préférés portaient sur l’histoire de la vie, de l’évolution, de l’intelligence, du cerveau et de la conscience.

L’essentiel des recherches visait l’aspect philosophique de ces questions plutôt que l’expertise scientifique proprement dite. À titre d’exemple, en ce qui concerne le cerveau, elle cherchait à en comprendre la psyché, à voir comment il régit la vie de l’humain et ses relations avec ses semblables et son environnement, sans se préoccuper de son fonctionnement vu par les neurosciences. De même pour la conscience, elle se passionnait pour les grandes visions philosophiques à son sujet, délaissant les théories pointues sur ses corrélats dans le fonctionnement du cerveau, qu’il s’agisse d’espace de travail global, de complexité dans les interconnexions de neurones ou autres. Elle penchait pour une conception de la conscience qui dépasse l’activité cérébrale et son émergence au terme d’un certain niveau de complexité et d’espace de connexion neuronale. Elle voyait la conscience comme une propriété intrinsèque et fondamentale de l’univers. Elle se manifesterait à travers le cerveau humain qui possède des propriétés lui permettant de s’y connecter. Ces propriétés seraient toutefois limitées par son incarnation dans un organisme, ses besoins liés à l'homéostasie et les peurs qui en résultent.

Valérie s’intéressait aussi à l’IA, mais non à son fonctionnement. Elle l’utilisait bien sûr régulièrement comme beaucoup de gens de son époque. Mais elle y dirigeait surtout son regard d’historienne et de philosophe. À titre d’historienne, elle cherchait à voir comment elle s’inscrirait dans le prolongement de l’histoire de l’humanité et quels pourraient être ses impacts sur son évolution à venir. Comme philosophe, elle se préoccupait particulièrement de son intégration dans la vie humaine, et de savoir comment s'assurer de maintenir de hauts standards éthiques.

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En 2050, John a eu 24 ans, tout comme Valérie. Le hasard a fait qu’ils se sont trouvés tous les deux dans un cybercafé au même moment pour célébrer leur anniversaire avec leurs amis respectifs. La personne fêtée attirant l’attention, ils se sont remarqués l’un l’autre au cours des festivités. Dès que leurs regards se sont croisés, une connexion s’est immédiatement établie entre eux. Quand leurs amis sont partis, ils se sont rapprochés pour faire connaissance. Ils ont finalement décidé de finir la soirée ensemble. Sans m’étendre sur le sujet, ou les sujets, disons que ce qui s’est passé par la suite n’avait rien d’artificiel.

Un peu plus tard, après l’explosion d’étincelles, s’en est suivie une discussion sur l’oreiller. Au fil de la conversation, leurs intérêts communs ont émergé. Alors qu’ils partageaient leur constat sur la dérive de l’état du monde, John a fait allusion à son rêve de créer une IA qui pourrait se consacrer au bien-être de l’humanité et de sa pérennité au sein de la biosphère. Valérie, dont l’intérêt pour les aspects philosophiques entourant l’IA allait grandissant, y a tout de suite manifesté un certain intérêt. Depuis un certain temps déjà, elle se demandait comment elle pourrait passer de l’étude philosophique du monde à une implication plus active dans son évolution. L’idée d’un projet commun venait de germer.

Quelques jours plus tard, John et Valérie décidèrent de se rencontrer de nouveau pour définir leur projet. Voyons ce qu’ils avaient à se dire après ce temps de cogitation.

⸺ Allô Valérie. Depuis notre rencontre, je n’ai pas cessé de jouer toutes sortes de scénarios dans ma tête en vue de donner suite à notre idée de IA.

⸺ Oh ! J’y ai beaucoup pensé aussi. Mais dis-moi d’abord comment tu vois les choses et je te ferai ensuite part de mes préoccupations.

⸺En premier lieu, je crois que notre IA devrait être totalement indépendante de celles qui existent et sont exploitées à des fins commerciales. Si elle est appelée à influer sur la vision que l’homme a de lui-même, d’abord face à sa situation par rapport à l’ensemble de l’humanité, mais aussi sur sa place au sein de la biosphère, elle doit être à l’abri de tout intérêt qui ne coïnciderait pas totalement avec sa mission d’être au service du bien-être de l’humanité et du maintien des meilleures conditions de vie possible sur terre.

⸺ Je partage ton avis. Une telle IA devrait être fondée sur les plus grands standards éthiques que l’on puisse imaginer. Je ne suis pas experte en IA, mais j’ai beaucoup réfléchi à la place qu’elle occupe déjà dans l’histoire contemporaine de l’humanité et sur l’impact qu’elle est susceptible d’avoir dans l’avenir. Je m’inquiète particulièrement de son côté opaque et du manque de contrôle des humains sur son apprentissage. Il me semble que l’IA repose souvent sur un apprentissage non supervisé qui, je le crains, risque d’être difficilement contrôlable par ses concepteurs ou les humains chargés d’une certaine surveillance.

⸺ D’autres raisons m’incitent à considérer la création d’une nouvelle IA dédiée à notre cause plutôt que de partir de celles qui existent, si évoluées soient-elles. Il est vrai que ces dernières sont devenues omniprésentes dans pratiquement toutes les sphères de la vie humaine. Malgré ses spectaculaires prouesses, notamment la médecine, l’éducation personnalisée, la conduite autonome des véhicules, les robots industriels et ménagers, la bureautique, la gestion et bien d’autres, elle semble passer à côté de l’attitude des humains. Je ne compte pas trop sur les grandes compagnies technologiques qui produisent et exploitent les IA pour chercher à rendre l’humain plus responsable puisqu’il est plutôt dans leur ADN d’en tirer un maximum de profits. En créant notre propre IA, nous pourrions la consacrer spécifiquement à une telle fonction.

⸺ Je comprends bien ton intention. Mais je me demande s’il est vraiment possible de s’immiscer dans les motivations et le comportement des humains tout en respectant leur autonomie et sans les diriger ou les contraindre d’aucune façon. Si noble que soit ton idée, elle me semble tellement utopique que je crois que notre IA devrait s’appeler Utopia. Je pense tout de même qu’il vaut la peine d’essayer de la réaliser.

*

 Dans les mois qui suivirent, John et Valérie travaillèrent d’arrache-pied pour rassembler une équipe et attacher le financement de leur projet. Bien qu’elle fasse appel à des technologies de pointe, la réalisation des installations physiques constituait la partie la plus facile à réaliser. L’organisation humaine à mettre en place s’avérait beaucoup plus complexe en raison du rôle particulièrement délicat qu’Utopia était appelée à jouer et de ses implications face à l’humanité.

Cherchant à soustraire Utopia à tout intérêt mercantile, une organisation à but non lucratif fut créée pour en assurer le financement. Cet OBNL fit appel à une fondation mise sur pied par un groupe de milliardaires soucieux de redonner à la société. Les fiduciaires de la fondation acceptèrent de n’avoir aucun droit de regard sur l’OBNL.

Les principales composantes physiques requises comprenaient un supercalculateur classique, un ordinateur quantique et un méga centre de données. Il fallait bien sûr trouver un endroit où loger ces installations ainsi qu’en assurer un approvisionnement en énergie de grande capacité, stable et qui minimise les impacts environnementaux. Le désert d’Atacama au Chili fut choisi comme site pour l’implantation d’Utopia parce qu’il offrait de grandes possibilités pour la production d’énergie solaire. L’irradiation solaire y est très élevée avec plus de 300 jours de soleil par an, une faible couverture nuageuse et une altitude élevée favorisant un rayonnement plus intense. Et l’espace disponible constituait aussi un atout majeur. Malgré de telles conditions quasi idéales, l’énergie solaire ne pouvait garantir à elle seule un approvisionnement en énergie continu 24 heures par jour à l’année. Il fallait stocker de l’énergie pour la nuit et se munir d’une autre source d’énergie en prévision de conditions moins favorables susceptibles de se produire occasionnellement. Un excédent d’énergie permettrait de produire de l’hydrogène par électrolyse, de le stocker et de le reconvertir en électricité la nuit. Un stockage d’hydrogène de plus grande capacité fut également prévu pour répondre aux variations saisonnières de production d’énergie solaire. Et finalement, par mesure de sécurité, une centrale nucléaire capable de répondre à environ un quart de l’énergie quotidienne requise en production maximale fut ajoutée au projet pour en sécuriser l’approvisionnement. En temps normal, la production de cette centrale devait être réduite à 30 % de sa capacité maximale. Il s’agissait de la composante la plus controversée du projet, car l’énergie nucléaire continuait d’entraîner son lot de détracteurs. Elle était toutefois considérée comme une solution de moindre impact pour suppléer à l’énergie renouvelable si requis puisque, contrairement aux énergies fossiles, elle ne devenait pas une source de gaz à effet de serre. Les dirigeants s’étaient d’ailleurs engagés à remplacer la fission par la fusion nucléaire dès que cette technologie serait disponible. Dans une vision plus futuriste, ils auraient pu envisager une centrale solaire dans l’espace avec transmission par micro-ondes, mais cette technologie ne semblait pas pouvoir être réalisable dans un avenir prévisible.

Comme support informatique d’Utopia, le choix porta sur l’implantation d’un supercalculateur d’une puissance de 10 exaflops, soit 10 milliards de milliards d’opérations par seconde. Il correspondait à environ 10 fois la capacité du plus grand ordinateur existant 25 ans plus tôt. L’ajout d’un ordinateur quantique devait lui donner une plus grande puissance de calcul afin de pouvoir résoudre rapidement des problèmes complexes. La capacité retenue était de 5 000 qubits logiques, ce qui nécessitait 25 millions de qubits physiques. John et Valérie tenaient aussi à implanter leur propre centre de données pour ne pas dépendre des géants du web et permettre d’en assurer la plus stricte confidentialité. Un méga centre de données d’une capacité de 10 gigawatts fut retenu.

En ce qui concerne les bâtiments devant abriter les équipements, une conception à l’aide de l’IA déjà existante et l’utilisation de grandes imprimantes 3D pour leur construction ne posait pas de problème et permettait d’envisager d’assez courts délais de mise en œuvre. L’enceinte destinée à abriter l’ordinateur quantique nécessitait évidemment un soin très particulier. Il fallait y assurer un environnement physique très spécial incluant notamment une température ultra basse, une isolation électromagnétique, une protection contre les vibrations et un vide poussé. Ces conditions étaient rendues nécessaires par la grande sensibilité des qubits et du risque de décohérence.

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L’organisation humaine chargée de la conception de l’architecture et de l’apprentissage d’Utopia posait une problématique drôlement plus complexe et délicate. Valérie, qui avait laissé John et ses spécialistes s’occuper des aspects physiques du projet, entendait bien s’impliquer davantage dans ce volet. Elle était d’ailleurs convaincue qu’il fallait dès le départ faire appel à un groupe représentatif de la communauté humaine qui serait appelé à prendre des décisions par consensus.

John et Valérie, à titre de membres fondateurs, entreprirent la lourde de tâche de constituer un comité décisionnel. Sans trop en sacrifier la représentativité, il fallait en limiter le nombre de membres de façon à en assurer l’efficacité et éviter de se perdre en discussions interminables. Le défi pouvait paraître insurmontable, mais ce n’était pas pour rien que le nom d’Utopia avait été choisi. Le chiffre magique fut fixé à 25 personnes en plus des deux membres fondateurs. Il reviendrait à chaque membre de procéder à une consultation élargie dans son secteur au besoin. On devait aussi éviter d’inclure des membres qui risqueraient d’être motivés par un intérêt personnel. Les personnes choisies se devaient d’être prêtes à se mettre au service de l’humanité et de son équilibre avec la nature.

Pour pouvoir représenter chaque continent, les différentes cultures, les différents modes de vie et niveau de revenu, les différents métiers ou professions et les différentes tranches d’âge, tout en assurant une présence d’experts en éthique de haut niveau, il va de soi qu’un même membre pouvait être identifié à la fois à plus d’un de ces critères. John et Valérie n’avaient pas la prétention de connaître les 25 personnes les plus aptes à remplir cette fonction. La tenue d’un scrutin mondial n’aurait certes pas non plus été envisageable. Un processus de sélection rigoureux devait donc mis en place. Ils décidèrent de procéder par étapes. Une première banque de 2 500 aspirants candidats fut constituée à l’aide d’internet et des réseaux sociaux. Puisque les personnes moins technos et non branchées devaient aussi être visées, ils lacèrent un appel à des membres d’organisations sans but lucratif de proposer des gens issus de leur clientèle des milieux marginaux et défavorisés.

Les candidats devaient accepter de fournir un libre accès à leurs données personnelles. À l’aide de ces données, un premier tri visait à éliminer tous ceux qui étaient susceptibles de représenter un intérêt particulier notamment des dirigeants de grandes entreprises, des responsables politiques, des leadeurs religieux, des grands investisseurs, des lobbyistes, des activistes de groupes idéologiques et des influenceurs. Environ 300 personnes furent ainsi écartées. Les candidats restants ont ensuite été identifiés à une ou plusieurs catégories qui devaient être représentées. L’étape suivante visait à réduire le nombre de candidats de 2 200 à 250 personnes. Pour éviter un biais qu’auraient pu entraîner involontairement John et Valérie, cette étape fut réalisée au moyen d’un tirage au sort. Afin d’assurer la présence de représentant dans chaque catégorie, les candidats se voyaient attribuer un poids en fonction du nombre d’aspirants que cette catégorie contenait. Les représentants potentiels d’une catégorie surreprésentée d’un poids moindre, réduisant leur chance d’être retenus, le contraire s’appliquant à ceux d’une catégorie sous-représentée.

Les 250 personnes restantes furent appelées à constituer une sorte d’assemblée constituante pour débattre des objectifs qui gouverneraient Utopia et de ses principaux facteurs d’apprentissage. Une fois que cette étape serait franchie, les candidats se connaîtraient mieux et sauraient plus facilement mesurer leur adhésion respective aux objectifs du projet. On leur demanderait alors d’élire entre eux les 25 membres permanents du comité. Le nom de Comité de gouvernance a été choisi, mais on le désigna généralement sous la simple appellation de Comité.

*

Je vous propose maintenant de regarder de plus près les objectifs fixés pour l’IA ainsi que ses principes d’apprentissage. En tenant compte des recommandations de l’équipe de spécialistes chargés de concevoir Utopia, le Comité décida de s’en tenir à des objectifs simples, ni trop abstraits, ni trop vastes. Ils ont été définis ainsi :

 

·       Favoriser l’harmonie et l’unité entre les humains à l’échelle de la planète;

·       Favoriser l’équilibre entre l’humanité et la nature en vue d’en assurer le bien-être et la pérennité à long terme.

 

Au-delà des objectifs, une surveillance étroite de l’évolution d’Utopia s’imposait, d’autant plus qu’elle était appelée à jouer un rôle dans la pensée dominante et le comportement des humains. Le Comité a d’abord vérifié notamment la conformité aux règles éthiques codées, l’absence de modules cachés, les dispositifs de sécurité contre une manipulation externe et la capacité de désactiver l’IA en cas de dérive. Puis il s’est vu confier comme mission d’encadrer et de surveiller son apprentissage et ensuite son inférence, c’est-à-dire ses interventions post-entraînement. Un apprentissage par renforcement à partir du feedback humain a été envisagé. Mais entraîner une IA dont l'objectif n'est pas de produire du contenu facilement et rapidement mesurable, mais d'orchestrer une transformation sociétale et écologique à long terme représentait tout un défi civilisationnel. Le but de l'IA n’était pas de dicter le comportement, mais de créer les conditions pour que l'humain change de lui-même.  Puisque le résultat attendu était forcément lent et complexe, on ne pouvait pas utiliser une simple fonction de récompenses et de pénalités. Il fallut donc établir un processus d’apprentissage par renforcement à horizon lointain soumis à une surveillance humaine permanente. De plus, on ne pouvait pas vraiment avoir recours à un entraînement complet avant son lancement, mais plutôt opter pour un processus continu.

Plusieurs balises d’alignement et de supervision éthique ont d’abord été fixées. À titre de facteurs de renforcement positif, Utopia se devait d’être transparente et de créer un climat de confiance. Elle aiderait à rendre plus probable l’émergence de décisions alignées avec la pérennité du vivant, mais sans imposer ni manipuler. Elle devrait détecter les états de fragmentation cognitive et les facteurs de division entre humains et favoriser la cohérence et le sentiment d’interconnexion, l’interdépendance autant entre les humains qu’avec le reste de la biosphère. Elle s’assurerait que ses raisonnements soient compréhensibles et présenterait l'information de manière à favoriser l'empathie et la pensée positive à long terme. Elle respecterait l’autonomie et le libre arbitre des humains et préserverait leur consentement éclairé.

En ce qui concerne les relations humaines, on lui demandait de réduire les biais cognitifs et les polarisations émotionnelles ainsi que d’éviter la discrimination. Il lui incomberait d’établir la vérité, de signaler les incertitudes, de détecter et réfuter les erreurs et les affirmations fausses ou infondées et de dénoncer les idéologies extrêmes. Elle apprendrait aux humains à rendre visibles les conséquences invisibles de leurs actes en leur en montrant les impacts. Elle devait améliorer la compréhension mutuelle et détecter les conflits potentiels. Ses fonctions viseraient aussi à favoriser la justice et l’équité et voir à une allocation adéquate des ressources de manière à combattre les inégalités. Au niveau géopolitique, elle devait favoriser de bonnes structures de gouvernance et promouvoir des politiques convergentes entre pays opposés.

La contribution attendue d’Utopia dépassait l’humanité et concernait aussi la nature et la recherche d’un avenir sain et équilibré des humains au sein de la biosphère. Elle devait promouvoir une perception de la biosphère comme une entité vivante. On attendait d’elle qu’elle informe les humains sur les limites de la planète et les oriente vers une utilisation plus rationnelle de ses ressources. Les aspects visés incluaient notamment le climat, les sols, les milieux aquatiques, l’atmosphère et les nouveaux polluants. Il lui fallait préserver la vie en identifiant les risques et les seuils de rupture des écosystèmes.

Des facteurs de pénalité ont aussi été établis. Utopia ne devait pas causer de préjudice direct ou indirect. Il lui était interdit de manipuler ou d’exploiter les vulnérabilités cognitives. Il lui fallait éviter toute intervention susceptible d’entraîner des projets destructeurs, de la violence ou de la coercition. Toute polarisation, alimentation de préjugés et propagande étaient à proscrire. Elle ne devait pas user de manipulation politique ni favoriser une autorité abusive ou une dérive autoritaire.

Malgré les difficultés d’apprentissage dont je vous ai déjà parlé, une certaine phase d’apprentissage préalable au lancement fut concoctée. On opta pour un apprentissage par renforcement avec feedback humain, c’est-à-dire que c’est un humain qui intervient pour donner la note de récompense ou de pénalité. L’apprentissage fut fait par simulation au moyen de jumeaux numériques. Il s’agissait de simuler des communautés humaines et des écosystèmes afin de tester les effets de différents types d’interventions au niveau virtuel. Les membres du Comité avaient alors un rôle important à jouer qui consistait à s’assurer de la meilleure adéquation possible entre les jumeaux simulés et leurs connaissances de la situation réelle et ensuite à donner la note de renforcement. On demanda aussi à Utopia d’étudier des moments de l’histoire, autant ceux associés à des résultats positifs que d’autres ayant mené à des échecs ou des situations désastreuses, et d’en déduire des facteurs de renforcement ou des facteurs de pénalité. Valérie fut particulièrement mise à contribution pour superviser ce dernier volet d’apprentissage.

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À la suite de l'entraînement préalable d’Utopia, son lancement eut lieu en 2056, soit un peu plus de 5 ans après le démarrage du projet. Je vous rappelle qu’Utopia était appelée à jouer un rôle très délicat visant à créer des conditions pour que les humains changent leur vision des choses et leur comportement, mais sans jamais les manipuler et sans exercer aucune coercition. Elle devait plutôt créer les conditions pour que les humains changent d’eux-mêmes. Pour ce faire, elle apprenait à présenter l'information de manière à favoriser l'empathie. Elle favorisait une prise de conscience des effets des actes des humains en rendant visibles les conséquences à long terme.

Le Comité jugeait alors trop risqué d’en permettre un déploiement à grande échelle dès le départ. Par prudence, il valait mieux procéder par étapes. Elle fut d’abord appliquée dans des milieux ciblés pour lesquels ses interventions ne risquaient pas d’entraîner de lourdes conséquences et dont les effets étaient plus susceptibles d’être mesurables à court terme. Les résultats obtenus devenaient alors des occasions d’apprentissage d’Utopia. Il serait trop long de vous décrire chaque expérience réalisée au cours de cette phase préliminaire, mais je peux vous en donner quelques exemples.

Voici un exemple de cas qui a permis de tester l’utilisation d’Utopia en conditions réelles et de parfaire son apprentissage. Il s’agit d’une intervention dans le secteur agroforestier dans le bassin du Congo. Une grande entreprise extérieure souhaitait accaparer des terres agricoles en plus d’effectuer une déforestation d’une grande superficie pour y implanter une agriculture industrielle destinée à l’exportation, notamment de la production d’huile de palme. Ce projet suscitait de grandes craintes chez les habitants qui y vivaient et risquait d’avoir de lourdes conséquences environnementales. Utopia a alors distribué de l’information tirée de projets similaires qui démontrait clairement que les bénéfices iraient principalement à l’entreprise. La communauté locale s’appauvrirait en plus de devoir payer plus cher pour compenser le manque en ressources alimentaires par des importations. Les risques environnementaux ont aussi été bien documentés. L’IA étant orientée sur le traitement de données et non sur la créativité, elle s’est basée sur des expériences antérieures pour diffuser de l’information sur une solution alternative. En fait, elle s’est inspirée de projets menés par la Fondation Hanns Seidel quelques décennies plus tôt. Elle a aussi colligé et interprété les données de nombreuses expériences d’agriculture durable ailleurs dans le monde. À l’aide de l’information obtenue, les communautés locales ont développé une agriculture artisanale toujours fortement axée sur la culture du manioc, mais en y introduisant d’autres produits. Les communautés ont ainsi pu améliorer leur sécurité alimentaire et leurs conditions de vie. Une augmentation significative des rendements leur a aussi permis de répondre à une demande régionale grandissante. Pour ce faire, Utopia a conseillé les communautés dans la construction d’unités de transformation des produits agroforestiers, de magasins de stockage et de commercialisation. L’organisation collective mise en place a permis de développer leur autonomie et de créer une filière économique viable pour les populations locales. En prime, des bénéfices environnementaux ont rapidement pu être observés.

Je peux aussi vous parler d’un exemple d’intervention d’aide à la décision dans le cadre d’un projet d’implantation d’éoliennes sur une grande superficie aux États-Unis. Le projet touchait à la fois des terres agricoles et une zone boisée. Cette zone incluait un territoire pour lequel une communauté autochtone revendiquait des droits ancestraux de chasse et de pêche. Le projet comportait des avantages importants en matière de changements climatiques en permettant d’éliminer une partie de la production d’énergie à base d’énergie fossile. Il revêtait une importance d’autant plus grande que les États-Unis avaient pris beaucoup de retard dans leur transition vers une énergie renouvelable et la réduction des gaz à effet de serre. Les droits ancestraux des peuples autochtones aux États‑Unis ne sont pas définis dans un seul texte, mais reposent sur un ensemble de traités, de lois fédérales, et de décisions de la Cour suprême. Ils reconnaissent notamment des droits d’usage (chasse, pêche, cueillette) sur des terres extérieures aux réserves et une protection contre la spoliation sans compensation. Utopia a analysé des milliers de pages de transcriptions historiques, de notes de négociateurs de l’époque et de décisions de justice antérieures pour clarifier les intentions originales des traités. Elle a ainsi aidé les avocats des tribus à construire des dossiers solides pour prouver que tel ou tel territoire faisait partie de leur zone de chasse habituelle. Par ailleurs, avec le réchauffement climatique, les espèces migrent hors des zones définies par les traités. En analysant des données provenant de capteurs de rivières, de drones et de satellites, combinées avec le savoir écologique traditionnel, elle a pu modéliser et prédire avec une précision extrême les populations de poissons ou les migrations de gibier. Cela a permis de renégocier les accords de gestion territoriale de manière proactive, en s’adaptant au déplacement de la faune plutôt qu’en restant figé sur des cartes obsolètes. D’un autre côté, Utopia a procédé à une étude approfondie des possibilités de déplacement et de relocalisation du projet. En déplaçant le projet d’une cinquantaine de kilomètres, il fut possible d’en arriver un accord satisfaisant toutes les parties. Le nouvel emplacement permettait d’assurer un même rendement, tout en sacrifiant moins de terres agricoles. Il empiétait encore partiellement sur des terres visées par des droits d’usage des autochtones, mais dans une zone devenue moins propice pour la chasse. En contrepartie, il accordait des droits sur un nouveau territoire qui offrait alors un meilleur potentiel.

J’aimerais veux finalement vous raconter un exemple de résolution de conflits à une échelle un peu plus large dans une communauté humaine. Il s’agit de tensions anciennes et affectant le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan dans la vallée de Ferghana en Asie centrale. Elles étaient enracinées dans des frontières héritées de l’URSS et comportaient des tensions frontalières, des enclaves imbriquées, des rivalités ethniques et une compétition pour les ressources, notamment l’eau. La situation s’était améliorée quelques décennies plus tôt, notamment grâce à une coopération accrue entre les gouvernements, à l’ouverture progressive de certaines frontières et à des efforts diplomatiques pour stabiliser la région. Des accords furent alors signés en 2025, dont la Déclaration sur l’amitié éternelle et le Traité sur le point de jonction des frontières d’État. D’autres accords conclus à la même époque garantissaient le partage des ressources de l’Amou-Daria, qui traverse la vallée, et celles du bassin du Syr-Daria, y compris un accord sur la distribution de l’eau pour la saison des cultures. Néanmoins, des tensions interethniques persistaient en raison d’enclaves, de frontières complexes, de minorités dispersées et de mémoire des violences passées. Et les changements climatiques ont engendré de nouvelles pressions sur les ressources transfrontalières accentuées par les besoins croissants dus à l’augmentation de la population. Il en est alors résulté une nouvelle escalade des conflits. En vue d’apaiser les tensions, Utopia a d’abord fait ressortir l’historique de périodes où l’harmonie régnait. Elle a notamment rappelé à quel point la région était prospère à l’époque du Khanat de Kokand aux xviiie et xixe siècles, au moment où la vallée formait une unité homogène sur le plan politique et constituait un centre économique important. Elle a aussi rafraichi la mémoire des habitants sur les accalmies qu’avaient permises les accords de 2025. Puis, en misant sur sa neutralité, elle a proposé des ajustements aux frontières basés sur l’usage historique des terres, les ethnies et les flux de population et qui visaient à corriger des segments frontaliers mal définis lors des divisions entre républiques décidées par le régime soviétique entre 1924 et 1936. Puisqu’il n’était pas possible d’éliminer toutes les enclaves ethniques, elle s’est inspirée de l’espace Schengen en Europe pour établir une libre circulation des individus entre les pays de la vallée. Elle a aussi proposé un nouvel algorithme de gestion du partage de l’eau permettant aux parties en cause d’en sortir gagnant-gagnant.

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En vous décrivant des exemples d’utilisation d’Utopia, je ne vous ai pas parlé du suivi exercé par le Comité. L’IA ne fut pas laissée à elle-même pour autant. Tout au long du déploiement d’Utopia, le Comité analysait ses raisonnements, en vérifiait la transparence et s’assurait du respect de l’autonomie et de l’absence de manipulation des organisations et des citoyens visés.

Après une dizaine d’années d’utilisation d’Utopia, un bilan approfondi s’imposait.  Le Comité fit appel aux 180 membres encore disponibles parmi les 250 personnes de l’assemblée constituante formée au début du projet. Cette assemblée a été complétée par un groupe de 20 experts indépendants. Un rapport d’audit complet fut préparé. Il visait non seulement le déploiement de l’IA, mais aussi le processus de supervision exercé par le Comité. L’assemblée put s’assurer que l’apprentissage avait bien évolué vers les objectifs fixés tout en se conformant aux règles d’éthique. Aucune anomalie ou intervention externe n’a été décelée et aucun module caché n’avait été introduit. Des décisions rendues furent choisies de façon aléatoire et analysées en détail pour en vérifier le respect de l’éthique, l’absence de biais dans les données utilisées et les algorithmes, la qualité du raisonnement et sa transparence, l’absence de manipulation et le respect de l’autonomie des humains concernés ainsi que le bien-fondé et la justesse des recommandations émises.

Satisfaite des résultats, elle s’est ensuite penchée sur le déploiement général d’Utopia afin d’en faire le bilan. Il en est ressorti plusieurs constats positifs. L’analyse et l’interprétation de grandes quantités de données ainsi qu’une modélisation prédictive poussée ont permis de diffuser plusieurs recommandations en vue de se rapprocher des objectifs du projet. Elles ont rendu l’information compréhensible et exploitable. Elles ont permis de détecter la corruption cachée et la désinformation. Des campagnes d’éducation civique ont favorisé la participation et l’engagement des citoyens dans les débats sociaux. Utopia a dépassé les données disponibles sur internet et précédé à des interrogations des citoyens et les a incités à interagir pour pouvoir tenir compte de leurs préoccupations. Elle s’est efforcée de distinguer leurs besoins de leurs désirs et de leurs peurs, d’en déceler les comportements autodestructeurs. Elle a cherché à réduire leur insatisfaction en faisant ressortir ce qui pouvait être changé et en expliquant ce qui ne pouvait l’être.

Malgré ces points positifs, de nombreuses difficultés entravaient la marche d’Utopia vers la réalisation de ces objectifs. Les fausses informations continuaient de se propager beaucoup plus vite que les informations vraies et nuancées, surtout lorsqu’elles étaient basées sur les émotions et la frustration et qu’elles étaient de nature partisane. Il s’avérait particulièrement difficile de venir à bout du manque de volonté politique. Les décideurs étaient davantage préoccupés par leur popularité et par la prochaine élection que par les résultats de la modélisation et les recommandations qui en découlaient. Ils évitaient de prendre des décisions nécessaires, mais non populaires. Il n’était pas évident non plus de faire contrepoids aux intérêts mercantiles et à la soif de pouvoir qui influençait les grandes compagnies et la gouvernance des États. Elle faisait face à une lutte sans merci de la part des influenceurs et des complotistes qui cherchaient à la discréditer, ce qui minait la confiance des humains envers elle. Il était très difficile pour une IA soumise à des règles d’éthique sévères de rivaliser avec des intervenants totalement dépourvus de morale et qui exploitaient sans vergogne les faiblesses émotionnelles des humains.

Le bilan effectué a d’ailleurs permis de faire ressortir d’autres handicaps d’Utopia dans son cheminement vers ses objectifs. Malgré une analyse approfondie des informations disponibles dans les domaines de la psychologie, de la philosophie et de la sociologie, elle n’arrivait pas à saisir ce qui gouverne la vie interne dans le cerveau et influence les croyances et les motivations des humains. Leurs concepts abstraient, lui échappaient. Elle constatait le poids énorme des désirs et des peurs sur la pensée et le comportement des humains sans en saisir le mécanisme. De même, elle ne s’expliquait pas comment l’expérience vécue et la conscience de soi pouvaient créer un ego si puissant qu’il divise les humains entre eux, qui divisent les nations entre elles et les empêchent de prendre conscience de l’unicité des choses. Sa difficulté à comprendre la pensée limitait sa capacité à suggérer de nouvelles orientations susceptibles d’influencer positivement le comportement humain.

Pour corriger ces faiblesses, tant Utopia que le Comité ont envisagé l’idée d’une incarnation humaine par une connexion aux cerveaux, mais cette idée a été écartée pour des raisons éthiques et les craintes qu’elle prenne un trop grand pouvoir sur les humains. Une éventuelle aventure biologique de l’IA demeurait exclue. À moins que …