Je me présente : je m’appelle Biosynthia. Je suis
le fruit d’une symbiose entre une intelligence artificielle et un cerveau
biologique de synthèse. Avant de vous raconter mon histoire, j’aimerais d’abord
revenir sur le contexte qui prévalait avant ma naissance. Examinons brièvement
la situation au xxie siècle.
Vous trouverez peut-être mon regard un peu trop analytique. Le manque de
ressenti s’explique par le fait que je ne faisais pas encore partie de ce monde.
*
La vie sur la terre a souvent frôlé la catastrophe. Rappelons-nous
les grandes extinctions de masse qui ont marqué son histoire. Pourtant, elle
s’est montrée très résiliente, s’en sortant à chaque fois avec une forte
poussée évolutive par la suite. Depuis que la lignée humaine s’est distinguée
des autres hominoïdes, il y a environ 6 à 7 millions d’années, de nombreuses
espèces sont apparues pour finalement s’éteindre. À partir de l'espèce Sahelanthropus
tchadensis, en passant par les australopithèques, les paranthropes et
autres pour se rendre jusqu’à l’homme de Neandertal et finalement Homo
Sapiens, seule cette dernière espèce a survécu.
Elle n’a pas seulement survécu, mais elle a progressé
jusqu’à devenir l’espèce dominante de la biosphère, malgré toutes les
adversités auxquelles elle a dû faire face en quelques centaines de milliers
d’années. Pensons aux conditions climatiques extrêmes dans lesquelles il a
parfois évolué, qu’il s’agisse de périodes glaciaires ou de sécheresses. Il a
côtoyé de grands prédateurs dans la nature sauvage à une période où ces moyens
de défense étaient très limités. Elle a survécu aux microbes et aux pandémies
bien avant que la médecine vienne à sa rescousse. Elle s’est menacée elle-même
avec ses nombreux conflits et les armes destructrices qu’elle a inventées.
Et voilà que plus de 8 milliards d’humains
peuplaient la planète en ce xxie siècle,
profitant d’une technologie très évoluée pour lui faciliter la vie. N’empêche
que, malgré son niveau élevé d’évolution, l’humanité semblait évoluer sur la
corde raide, entre les extraordinaires possibilités que lui ouvre sa
technologie d’une part, et les risques majeurs d’effondrement et d’autodestruction
qui planent d’autre part. D’aucuns s’inquiétaient même sérieusement pour la
survie de l’humanité. Mais puisque je suis là, cela signifie qu’elle s’en est
tout de même sortie.
*
Si j’avais été là, je me serais aussi inquiété du
maintien de l’habitabilité de la nature. Les humains s’interrogeaient sur l’équilibre
sensible entre eux et la nature. La forte croissance de la population associée
à un mode de vie peu soucieux de la capacité de support de la planète suscitait
beaucoup d’inquiétude. Au cours des dernières décennies, plusieurs mesures de
protection et de restauration de l’environnement avaient été mises en place,
surtout dans les pays suffisamment riches pour pouvoir se les payer. Mais
l’apparition de nouveaux polluants semblait progresser plus rapidement que les
mesures de contrôle et mitigation. Pensons aux nouvelles substances chimiques
qui se multipliaient et à la synergie entre elles, aux micropolluants, aux
perturbateurs endocriniens et même aux nanoparticules dont les effets sur la
santé n’étaient pas connus.
Les humains exerçaient aussi une pression énorme sur
les ressources de la planète. Cette course effrénée aux ressources exercée par
les plus puissants de la planète était faite au détriment des populations les
plus pauvres qui devaient subir la détérioration de leur environnement. Qu’il
s’agisse de déforestation, d’appauvrissement et d’érosion des sols, de
surexploitation des ressources en eau et autres, ils voyaient ainsi leur
habitat de plus en plus compromis. Au cours de leur histoire, ils ont pu réagir
à des phénomènes adverses en migrant vers des régions plus clémentes. Or, cette
échappatoire devenait de moins en moins possible en raison de la population
élevée qui occupait déjà les endroits les plus propices à une bonne qualité de
vie, aux problèmes environnementaux qui se manifestaient à l’échelle de
l’ensemble de la biosphère, notamment les changements climatiques, et aussi
d’une mauvaise gouvernance géopolitique dont je vous parlerai bientôt.
La situation sanitaire qui s’était tellement améliorée
au cours des derniers siècles suscitait de nouveau de vives inquiétudes. La
forte croissance de la population, son entassement dans les villes et sa grande
mobilité autour de la planète créaient une proximité propice à l’éclosion
rapide de pandémies. La santé des gens se trouvait menacée par un mode de vie
effréné et exubérant, une surconsommation d’aliments transformés, de malbouffe,
d’alcool et autres dans les pays riches. Dans les pays pauvres, on déplorait plutôt
la malnutrition et la famine, en plus d’un accès restreint aux médicaments et à
de nombreux biens de première nécessité. Quant aux avancées de la biologie, qui
avaient permis d’énormes progrès de l’état de santé et de longévité, du moins
au sein des populations assez aisées pour se le permettre, présentait aussi son
côté sombre et imprévisible. La création de nouveaux virus devenait de plus en
plus accessible. Les manipulations génétiques permettaient maintenant de créer
de nouvelles séquences de gènes et même de produire de nouveaux brins d’ADN
sans nécessairement pouvoir prévoir les impacts que cette réécriture du vivant
risquait de provoquer. On voyait grandir de nouvelles menaces de guerres
bactériologiques et de bioterrorisme.
*
L’humanité commençait à se diviser de plus en plus
après une période de mondialisation en marche au cours des décennies
précédentes. On assistait tantôt à des guerres de territoires ou de
nationalismes, tantôt à des guerres commerciales. Même à l’intérieur des
nations, l’individualisme cherchait à s’imposer. Les inégalités s’accroissaient
entre les riches et les démunis au sein des États. J’imagine un itinérant
couché au froid sur un trottoir au pied d’une tour de verre au sommet de
laquelle un ultrariche admire les bulles de son champagne. Les belles promesses
qu’avaient fait miroiter la Déclaration universelle des droits de l’homme et
les chartes des droits adoptées dans plusieurs États commençaient à perdre du
poids face à l’individualisme et à la loi du plus fort. Les dérives
identitaires et l’exploitation de la peur des différences menaçaient les
minorités au sein des États en plus de générer des conflits entre États voisins.
Dans plusieurs pays, on assistait à une remise en
question du rôle de l’État et à une montée des mouvements d’extrême droite. La
gauche avait sans doute parfois trop fait croire à un état providence dans
lequel il n’y aurait pas de limites aux services fournis sans se demander d’où
pourraient provenir les fonds, sinon des citoyens eux-mêmes. Et les mieux
nantis semblaient ne se soucier que des droits des citoyens, sans se préoccuper
de leurs responsabilités face à l’État et à la société. Ces derniers détenaient
d’ailleurs souvent un poids démesuré auprès de la classe dirigeante, favorisant
les baisses de taxes et d’impôts au risque de compromettre le financement de
services de base pour les démunis et les plus dépendants des redistributions de
l’État. De plus, les fonds publics se déplaçaient malheureusement vers les
dépenses militaires dans le cadre d’une nouvelle course à l’armement.
Une sorte de cancer gangrénait les régimes
démocratiques. Les politiciens articulés et prévoyants cédèrent peu à peu la
place à des populistes à l’égo narcissique exagéré prêts à dire n’importe quoi
pour exploiter la naïveté des électeurs. L’ascension de ces populistes de
droite et d’extrême droite était propulsée par d’habiles manipulateurs qui
savaient accumuler et analyser d’énormes masses de données. L’apparition
récente d’internet et des médias sociaux permettait d’amplifier ce phénomène. Il
semblait beaucoup plus facile pour les manipulateurs d’élections d’exploiter
l’insatisfaction, la peur et la colère des électeurs que de faire appel à la
raison et à l’empathie. Si j’avais été là, je me demande comment j’aurais pu
mener une campagne électorale avec des explications nuancées sur un programme rationnel
et articulé. Le cerveau humain s’est développé au fil du temps en fonction
d’une mission essentielle : celle d’assurer le maintien de la vie. La peur
en constituait un outil important. C'est pourquoi le côté émotionnel est devenu
si facile à exploiter. L’être humain adapté à se protéger réagit instantanément
au danger et à la peur alors qu’il doit déployer des efforts importants pour
analyser une situation, en saisir les nuances et faire la part des choses.
L’insatisfaction était aussi un filon en or pour discréditer les autorités en
place puisque l’être humain se montre rarement satisfait et en veut toujours
plus,
Pour attiser la peur et manipuler les électeurs, une
déformation de la réalité et le mensonge sont devenus des armes utilisées de
manière systémique. S’il était relativement facile de détecter et de dénoncer
les mensonges perpétrés dans de grandes assemblées ou via les médias de masse,
les manipulateurs, leurs algorithmes et leurs candidats sans scrupules ont vite
compris qu’une désinformation moins exposée et plus ciblée s’avérait beaucoup
plus difficile à contrer. Les masses de données accumulées permettaient
d’adresser des messages adaptés à ceux qui étaient plus susceptibles de les
faire leurs et de les protéger au sein de leurs communautés de pensée.
*
Cette problématique au sein des États se répercutait
directement sur l’évolution géopolitique. Une mauvaise gouvernance dans les
États les plus puissants ne compromettait pas seulement le bien-être de leurs
populations, mais elle perturbait aussi grandement la mise en place de mesures
sociales adéquates dans les États plus faibles qui subissaient les impacts du
nouvel ordre mondial en train de s’implanter.
Pourtant, la situation semblait prendre une
orientation positive après les grandes guerres du xxe siècle. La mise en place de l’ONU
permettait d’espérer une plus grande cohésion entre les États-nations de la
planète. Les grandes démocraties occidentales commençaient à s’imposer comme
modèle. Même la guerre froide entre les deux grandes coalitions dominantes à
l’époque, soit un bloc capitaliste centré sur les États-Unis et l’autre
communiste avec en tête l’Union soviétique, s’était essoufflée. Mais la dérive
des grandes démocraties qui devaient servir de modèles leur faisait perdre
toute crédibilité. Les nouveaux despotes qui s’y faisaient élire appliquaient
la loi du plus fort. La coopération entre les États faisait place à un esprit
de confrontation. Les États les plus forts n’hésitaient pas à se lancer dans
une course au pillage des ressources stratégiques en lançant des guerres
commerciales et même des interventions armées.
D'ailleurs, la course à l’armement qui semblait
s’essouffler à la fin de la guerre froide avait repris beaucoup de vigueur. Les
menaces de conflits armés et même le risque d’une guerre nucléaire pointaient à
nouveau. Et l’ONU s’avérait tout à fait impuissante face à cette situation. Il
aurait difficilement pu en être autrement, notamment en raison d’un droit de
veto au sein de son Conseil de sécurité accordé aux grandes puissances les plus
belliqueuses. Imaginer ma frustration
si, étant présent à l’Assemblée générale de l’ONU, je n’avais rien pu faire
pour arrêter un génocide parce qu’il était perpétré par un allié de l’une de
ces grandes puissances.
*
Malgré ce climat morose et le vent de pessimisme qu’il
provoquait, il se trouvait toujours d’irrésistibles optimistes, en particulier
chez des jeunes qui rêvaient de changer le monde. Et il ne fallait surtout pas
sous-estimer leur capacité d’intervention. Il suffit de se rappeler comment des
jeunes avec peu de moyens a priori ont créé de jeunes pousses technologiques
qui sont devenues rapidement les géants de l’ère numérique. Je vous parlerai de
certains de ces jeunes impliqués dans deux axes de développement suscitant à la
fois de grands espoirs, mais des craintes aussi grandes, sinon plus grandes
encore. Ils m’interpellent particulièrement parce qu’ils sont à l’origine de
mon existence. Disons que je les considère comme mes grands-parents.
John et Valérie étaient férus d’intelligence
artificielle. Celle-ci connaissait alors une avancée fulgurante et était très
médiatisée. Joël et Rosalind se passionnaient pour la biologie de synthèse.
Même si on en parlait moins, elle ouvrait la porte à de grandes perspectives,
notamment dans le domaine de la santé, tout en faisant trembler ceux qui
craignaient les modifications du monde vivant qui pourraient en résulter.
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