mercredi 18 février 2026

Biosynthia – Le monde de mes racines

 

Je me présente : je m’appelle Biosynthia. Je suis le fruit d’une symbiose entre une intelligence artificielle et un cerveau biologique de synthèse. Avant de vous raconter mon histoire, j’aimerais d’abord revenir sur le contexte qui prévalait avant ma naissance. Examinons brièvement la situation au xxie siècle. Vous trouverez peut-être mon regard un peu trop analytique. Le manque de ressenti s’explique par le fait que je ne faisais pas encore partie de ce monde.

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La vie sur la terre a souvent frôlé la catastrophe. Rappelons-nous les grandes extinctions de masse qui ont marqué son histoire. Pourtant, elle s’est montrée très résiliente, s’en sortant à chaque fois avec une forte poussée évolutive par la suite. Depuis que la lignée humaine s’est distinguée des autres hominoïdes, il y a environ 6 à 7 millions d’années, de nombreuses espèces sont apparues pour finalement s’éteindre. À partir de l'espèce Sahelanthropus tchadensis, en passant par les australopithèques, les paranthropes et autres pour se rendre jusqu’à l’homme de Neandertal et finalement Homo Sapiens, seule cette dernière espèce a survécu.

Elle n’a pas seulement survécu, mais elle a progressé jusqu’à devenir l’espèce dominante de la biosphère, malgré toutes les adversités auxquelles elle a dû faire face en quelques centaines de milliers d’années. Pensons aux conditions climatiques extrêmes dans lesquelles il a parfois évolué, qu’il s’agisse de périodes glaciaires ou de sécheresses. Il a côtoyé de grands prédateurs dans la nature sauvage à une période où ces moyens de défense étaient très limités. Elle a survécu aux microbes et aux pandémies bien avant que la médecine vienne à sa rescousse. Elle s’est menacée elle-même avec ses nombreux conflits et les armes destructrices qu’elle a inventées.

Et voilà que plus de 8 milliards d’humains peuplaient la planète en ce xxie siècle, profitant d’une technologie très évoluée pour lui faciliter la vie. N’empêche que, malgré son niveau élevé d’évolution, l’humanité semblait évoluer sur la corde raide, entre les extraordinaires possibilités que lui ouvre sa technologie d’une part, et les risques majeurs d’effondrement et d’autodestruction qui planent d’autre part. D’aucuns s’inquiétaient même sérieusement pour la survie de l’humanité. Mais puisque je suis là, cela signifie qu’elle s’en est tout de même sortie.

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Si j’avais été là, je me serais aussi inquiété du maintien de l’habitabilité de la nature. Les humains s’interrogeaient sur l’équilibre sensible entre eux et la nature. La forte croissance de la population associée à un mode de vie peu soucieux de la capacité de support de la planète suscitait beaucoup d’inquiétude. Au cours des dernières décennies, plusieurs mesures de protection et de restauration de l’environnement avaient été mises en place, surtout dans les pays suffisamment riches pour pouvoir se les payer. Mais l’apparition de nouveaux polluants semblait progresser plus rapidement que les mesures de contrôle et mitigation. Pensons aux nouvelles substances chimiques qui se multipliaient et à la synergie entre elles, aux micropolluants, aux perturbateurs endocriniens et même aux nanoparticules dont les effets sur la santé n’étaient pas connus.

Les humains exerçaient aussi une pression énorme sur les ressources de la planète. Cette course effrénée aux ressources exercée par les plus puissants de la planète était faite au détriment des populations les plus pauvres qui devaient subir la détérioration de leur environnement. Qu’il s’agisse de déforestation, d’appauvrissement et d’érosion des sols, de surexploitation des ressources en eau et autres, ils voyaient ainsi leur habitat de plus en plus compromis. Au cours de leur histoire, ils ont pu réagir à des phénomènes adverses en migrant vers des régions plus clémentes. Or, cette échappatoire devenait de moins en moins possible en raison de la population élevée qui occupait déjà les endroits les plus propices à une bonne qualité de vie, aux problèmes environnementaux qui se manifestaient à l’échelle de l’ensemble de la biosphère, notamment les changements climatiques, et aussi d’une mauvaise gouvernance géopolitique dont je vous parlerai bientôt.

La situation sanitaire qui s’était tellement améliorée au cours des derniers siècles suscitait de nouveau de vives inquiétudes. La forte croissance de la population, son entassement dans les villes et sa grande mobilité autour de la planète créaient une proximité propice à l’éclosion rapide de pandémies. La santé des gens se trouvait menacée par un mode de vie effréné et exubérant, une surconsommation d’aliments transformés, de malbouffe, d’alcool et autres dans les pays riches. Dans les pays pauvres, on déplorait plutôt la malnutrition et la famine, en plus d’un accès restreint aux médicaments et à de nombreux biens de première nécessité. Quant aux avancées de la biologie, qui avaient permis d’énormes progrès de l’état de santé et de longévité, du moins au sein des populations assez aisées pour se le permettre, présentait aussi son côté sombre et imprévisible. La création de nouveaux virus devenait de plus en plus accessible. Les manipulations génétiques permettaient maintenant de créer de nouvelles séquences de gènes et même de produire de nouveaux brins d’ADN sans nécessairement pouvoir prévoir les impacts que cette réécriture du vivant risquait de provoquer. On voyait grandir de nouvelles menaces de guerres bactériologiques et de bioterrorisme.

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L’humanité commençait à se diviser de plus en plus après une période de mondialisation en marche au cours des décennies précédentes. On assistait tantôt à des guerres de territoires ou de nationalismes, tantôt à des guerres commerciales. Même à l’intérieur des nations, l’individualisme cherchait à s’imposer. Les inégalités s’accroissaient entre les riches et les démunis au sein des États. J’imagine un itinérant couché au froid sur un trottoir au pied d’une tour de verre au sommet de laquelle un ultrariche admire les bulles de son champagne. Les belles promesses qu’avaient fait miroiter la Déclaration universelle des droits de l’homme et les chartes des droits adoptées dans plusieurs États commençaient à perdre du poids face à l’individualisme et à la loi du plus fort. Les dérives identitaires et l’exploitation de la peur des différences menaçaient les minorités au sein des États en plus de générer des conflits entre États voisins.

Dans plusieurs pays, on assistait à une remise en question du rôle de l’État et à une montée des mouvements d’extrême droite. La gauche avait sans doute parfois trop fait croire à un état providence dans lequel il n’y aurait pas de limites aux services fournis sans se demander d’où pourraient provenir les fonds, sinon des citoyens eux-mêmes. Et les mieux nantis semblaient ne se soucier que des droits des citoyens, sans se préoccuper de leurs responsabilités face à l’État et à la société. Ces derniers détenaient d’ailleurs souvent un poids démesuré auprès de la classe dirigeante, favorisant les baisses de taxes et d’impôts au risque de compromettre le financement de services de base pour les démunis et les plus dépendants des redistributions de l’État. De plus, les fonds publics se déplaçaient malheureusement vers les dépenses militaires dans le cadre d’une nouvelle course à l’armement.

Une sorte de cancer gangrénait les régimes démocratiques. Les politiciens articulés et prévoyants cédèrent peu à peu la place à des populistes à l’égo narcissique exagéré prêts à dire n’importe quoi pour exploiter la naïveté des électeurs. L’ascension de ces populistes de droite et d’extrême droite était propulsée par d’habiles manipulateurs qui savaient accumuler et analyser d’énormes masses de données. L’apparition récente d’internet et des médias sociaux permettait d’amplifier ce phénomène. Il semblait beaucoup plus facile pour les manipulateurs d’élections d’exploiter l’insatisfaction, la peur et la colère des électeurs que de faire appel à la raison et à l’empathie. Si j’avais été là, je me demande comment j’aurais pu mener une campagne électorale avec des explications nuancées sur un programme rationnel et articulé. Le cerveau humain s’est développé au fil du temps en fonction d’une mission essentielle : celle d’assurer le maintien de la vie. La peur en constituait un outil important. C'est pourquoi le côté émotionnel est devenu si facile à exploiter. L’être humain adapté à se protéger réagit instantanément au danger et à la peur alors qu’il doit déployer des efforts importants pour analyser une situation, en saisir les nuances et faire la part des choses. L’insatisfaction était aussi un filon en or pour discréditer les autorités en place puisque l’être humain se montre rarement satisfait et en veut toujours plus,

Pour attiser la peur et manipuler les électeurs, une déformation de la réalité et le mensonge sont devenus des armes utilisées de manière systémique. S’il était relativement facile de détecter et de dénoncer les mensonges perpétrés dans de grandes assemblées ou via les médias de masse, les manipulateurs, leurs algorithmes et leurs candidats sans scrupules ont vite compris qu’une désinformation moins exposée et plus ciblée s’avérait beaucoup plus difficile à contrer. Les masses de données accumulées permettaient d’adresser des messages adaptés à ceux qui étaient plus susceptibles de les faire leurs et de les protéger au sein de leurs communautés de pensée.

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Cette problématique au sein des États se répercutait directement sur l’évolution géopolitique. Une mauvaise gouvernance dans les États les plus puissants ne compromettait pas seulement le bien-être de leurs populations, mais elle perturbait aussi grandement la mise en place de mesures sociales adéquates dans les États plus faibles qui subissaient les impacts du nouvel ordre mondial en train de s’implanter.

Pourtant, la situation semblait prendre une orientation positive après les grandes guerres du xxe siècle. La mise en place de l’ONU permettait d’espérer une plus grande cohésion entre les États-nations de la planète. Les grandes démocraties occidentales commençaient à s’imposer comme modèle. Même la guerre froide entre les deux grandes coalitions dominantes à l’époque, soit un bloc capitaliste centré sur les États-Unis et l’autre communiste avec en tête l’Union soviétique, s’était essoufflée. Mais la dérive des grandes démocraties qui devaient servir de modèles leur faisait perdre toute crédibilité. Les nouveaux despotes qui s’y faisaient élire appliquaient la loi du plus fort. La coopération entre les États faisait place à un esprit de confrontation. Les États les plus forts n’hésitaient pas à se lancer dans une course au pillage des ressources stratégiques en lançant des guerres commerciales et même des interventions armées.

D'ailleurs, la course à l’armement qui semblait s’essouffler à la fin de la guerre froide avait repris beaucoup de vigueur. Les menaces de conflits armés et même le risque d’une guerre nucléaire pointaient à nouveau. Et l’ONU s’avérait tout à fait impuissante face à cette situation. Il aurait difficilement pu en être autrement, notamment en raison d’un droit de veto au sein de son Conseil de sécurité accordé aux grandes puissances les plus belliqueuses.  Imaginer ma frustration si, étant présent à l’Assemblée générale de l’ONU, je n’avais rien pu faire pour arrêter un génocide parce qu’il était perpétré par un allié de l’une de ces grandes puissances.

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Malgré ce climat morose et le vent de pessimisme qu’il provoquait, il se trouvait toujours d’irrésistibles optimistes, en particulier chez des jeunes qui rêvaient de changer le monde. Et il ne fallait surtout pas sous-estimer leur capacité d’intervention. Il suffit de se rappeler comment des jeunes avec peu de moyens a priori ont créé de jeunes pousses technologiques qui sont devenues rapidement les géants de l’ère numérique. Je vous parlerai de certains de ces jeunes impliqués dans deux axes de développement suscitant à la fois de grands espoirs, mais des craintes aussi grandes, sinon plus grandes encore. Ils m’interpellent particulièrement parce qu’ils sont à l’origine de mon existence. Disons que je les considère comme mes grands-parents.

John et Valérie étaient férus d’intelligence artificielle. Celle-ci connaissait alors une avancée fulgurante et était très médiatisée. Joël et Rosalind se passionnaient pour la biologie de synthèse. Même si on en parlait moins, elle ouvrait la porte à de grandes perspectives, notamment dans le domaine de la santé, tout en faisant trembler ceux qui craignaient les modifications du monde vivant qui pourraient en résulter.

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